Des images contre les clichés sur les oubliés de Calais

Dans son livre 
Des hommes vivent ici (1), 
la photographe Marion Osmont raconte le quotidien des migrants le long du littoral de la 
Manche, dix ans après 
la fermeture du camp de Sangatte. Un travail
 plein d’humanité 
et de dignité.

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Un grand hangar vide. Au loin, un groupe d’hommes. Sept ou huit Africains, assis ou debout autour d’une table, jouent aux cartes. Un clair-obscur d’humanité au milieu du néant. « Je suis contente d’avoir pu prendre cette image, raconte son auteure, la photographe Marion Osmont. Berlusconi, le passeur (en capuche – NDLR), m’a dit “Tu fais ce que tu veux”, cet état de grâce a duré trois secondes. Cette image montre l’attente d’une journée ordinaire. Il ne se passe rien. »

Pendant plus de deux ans, Marion Osmont a photographié la vie quotidienne des migrants de Calais. Elle publie ces photos dans un livre au titre éloquent Des hommes vivent ici. D’une grande sobriété, ses images montrent la vie dans le dépouillement : la préparation du feu, la cuisine, les nuits dans le squat, l’ennui, le linge qui sèche sur un arbre, la traque, le froid, la peur. Loin des clichés vus et revus sur les migrants de Calais, les photos de Marion Osmont sont remplies d’humanité et de dignité.

« On parle trop souvent d’eux et de nous »

Son travail est le résultat d’une démarche mûrement réfléchie. « On parle trop souvent d’eux et de nous. Je ne voulais surtout pas ça. Je pense que beaucoup de gens, s’ils savaient ce qu’il se passe à Calais, ne trouveraient pas ça normal. J’ai donc travaillé à créer de l’empathie. » MarionOsmontcouv

Pour cela, la photographe s’attache à suivre deux migrants « au plus près », Ammanuel et Haroon. Les deux hommes ne se laissent pas simplement photographier, ils sont des acteurs à part entière de la démarche du livre. « Ils m’ont montré des lieux, des campements, m’ont raconté leurs parcours. Ce n’était pas facile pour eux, mais il leur paraissait important que leur histoire soit connue. Pour que ça puisse provoquer des changements. »

Deux migrants suivis au quotidien

Marion Osmont attend quelques semaines après le démantèlement de la jungle pachtoune en septembre 2009 pour commencer son travail. « Tous les migrants étaient revenus, il fallait montrer que cette opération n’avait servi à rien. » Parisienne, elle passe ses week-ends à Calais pour suivre ces deux migrants qui ne sont pas « de passage », contrairement à ce que prétendent les ministres de l’Immigration de Nicolas Sarkozy. Tous les deux demandeurs d’asile, ils attendent la réponse de l’Office français des réfugiés (Ofpra) dans le plus total dénuement.

Des hommes vivent ici montre la vie des migrants en plan large. « C’est une forme de respect, dit-elle. Ils sont sous pression en permanence, les flics les réveillent toutes les nuits, les journalistes peuvent être parfois intrusifs. Je voulais des photos assez douces. » Exclues donc les images de la distribution, où l’on voit les migrants dans les files d’attente ou manger sur un bout de trottoir. Pendant longtemps, la photographe s’est aussi refusée à immortaliser ces séances durant lesquelles les migrants se brûlent les doigts pour échapper aux renvois vers d’autres pays d’Europe.

Trajet décomposé

Dans cette vie quotidienne calaisienne, la police est omniprésente. Dès l’aube, lorsqu’elle intervient dans les squats pour arrêter les migrants. Dans les évacuations de campements ou les destructions de squats. À chaque fois, il faut trouver un nouvel endroit où dormir, toujours plus loin, plus caché. Dans la série de photos Chez Haroon, Marion Osmont décompose le trajet pour rejoindre la cachette du Soudanais : « Traverser un hangar / se glisser dans un trou / longer un tunnel aménagé sous le sol / passer un premier mur / marcher le long d’un corridor à travers ronces / passer un deuxième mur / marcher sur un toit / passer par une fenêtre cassée / monter un escalier défoncé. » Délogé, Haroon devra s’installer encore plus loin…

Aujourd’hui, Haroon et Ammanuel, tous deux déboutés du droit d’asile après des années d’attente, sont partis vers d’autres horizons. « Je les imagine quelque part en Europe, à la rue», dit Marion Osmont. Encore plus brisés que lors de leur arrivée à Calais, il y a quelques années. « Il était encore temps de les aider alors. Avec des soins psychologiques, peut-être qu’ils auraient pu se récupérer. C’est un immense gâchis. » Aujourd’hui, environ 300 migrants survivent à Calais même. Quelque 500 autres s’éparpillent dans des petits campements le long du littoral. Dans des conditions toujours plus précaires.

(1) Des hommes vivent ici, de Marion Osmont. Éditions Images plurielles, 25 euros, avec le soutien de Médecins du Monde et de Amnesty International.

Au tribunal des réfugiés, ils jouent leur dernier recours

Plus grosse juridiction administrative de France, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) représente l’ultime chance pour les hommes et les femmes qui souhaitent trouver refuge en France. Reportage à Montreuil, au cœur de ses seize salles d’audience où se jouent des destins extraordinaires.CNDA

Le long d’un couloir blanc et froid, des portes se succèdent. Fermées pour la plupart, certaines sont surmontées d’une lumière rouge. Audience en cours. Ouvrir ces portes, c’est plonger dans des histoires de tortures, de guerres et de viols aux quatre coins du monde ; c’est écouter les détails les plus intimes de vies brisées ; c’est entendre des juges, des rapporteurs, des avocats discuter de conflits lointains ; c’est appréhender l’exil d’hommes et de femmes qui ont traversé la planète pour se retrouver ici.

Nous sommes à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Peu connue du grand public, cette juridiction administrative est pourtant la première de France en nombre de recours traités chaque année : 36 362 en 2012 (soit près de 14 % de plus qu’en 2011). L’an passé, 3 169 audiences s’y sont tenues et 37 350 décisions y ont été rendues.

Salle d’audience n°5 : « M. a eu la jambe et les dents brisés, il ne l’a pas fait lui-même  ! »

Créée en 1952 à la suite de l’adoption de la convention de Genève sur le statut des réfugiés, la CNDA – initialement baptisée Commission des recours des réfugiés – examine les recours formés contre les décisions prises par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) portant sur les demandes d’asile. Avec un taux d’appel des décisions de l’Ofpra qui frôlait l’an passé les 90 %, la CNDA tourne à plein régime. Depuis le 1er janvier 2009, elle est rattachée, en gestion, au Conseil d’État.

Alors que les salles d’attente de la CNDA sont des fourmilières où des centaines de personnes parlent, pleurent, rient dans toutes les langues, les seize salles d’audience ouvertes au public frappent par le calme et l’organisation qui y règnent. Salle 5, un homme âgé d’une cinquantaine d’années fait face à la « formation de jugement » : le président et deux juges assesseurs (1).
 À leurs côtés, le rapporteur analyse le dossier : « M. a quitté le Pakistan en 2009, ses déclarations manquent sérieusement de crédibilité selon l’Ofpra. Il affirme avoir été approché par les talibans et par un groupe djihadiste pour la libération du Cachemire. Il est peu crédible qu’il ait été sollicité conjointement par les deux organisations. Son certificat médical est rédigé en des termes convenus. Je conclus au rejet. » Silence dans la salle, l’avocat entame sa plaidoirie : « M. a eu la jambe et les dents brisés, il ne l’a pas fait lui-même ! Les terroristes ont voulu l’embrigader parce qu’il était un négociant en cuir respecté et populaire. Cet homme a réussi à s’évader d’un camp terroriste, il est poursuivi par une fatwa. Je demande la protection subsidiaire au regard de la situation actuelle au Pakistan. » Depuis 2003, la protection subsidiaire permet de protéger, pour une période renouvelable d’un an, des personnes exposées à des menaces graves non explicitement prévues par la convention de Genève : la peine de mort, la torture ou des traitements inhumains ou dégradants. L’octroi de la protection subsidiaire représente aujourd’hui près du quart des décisions d’annulation de la CNDA.

« Je peux vous montrer ma jambe ? »

Face au demandeur, la formation de jugement entame alors son interrogatoire : « Pourquoi les talibans vous ont-ils kidnappé ? » « Qu’attendaient-ils de vous ? » « Comment avez-vous fui ? » À chaque question, le demandeur répond longuement, par le biais de son interprète. Il raconte le quotidien dans un camp taliban, bandeau sur les yeux et chaîne au pied ; son évasion et les huit heures de marche dans la nuit ; brandit un papier qui prouve qu’une fatwa écrite a été lancée contre lui. Soudain, il demande : « Je peux vous montrer ma jambe ? » et se retrouve le pantalon au pied, en slip devant les juges. « Oui, dit le président, on a vu. » L’audience a duré une demi-heure, le délibéré sera rendu à la fin du mois.

Énorme machine, la CNDA compte plus de 400 salariés : rapporteurs, assesseurs, secrétaires d’audience, magistrats permanents et présidents vacataires. Sans compter les interprètes, indispensables dans cette énorme tour de Babel. En 2011, les recours déposés auprès de la CNDA émanaient de requérants issus de 107 pays. Arrivent en premier le Bangladesh, le Kosovo, le Sri Lanka, la Russie et la République démocratique du Congo.

Relativement modeste pendant les vingt-cinq premières années de la Cour, le nombre des recours a augmenté régulièrement à partir de 1978 pour atteindre son niveau le plus élevé en 1991 avec 55 000. Face à ces nouveaux afflux de réfugiés, les délais s’allongent… En 2010, il faut compter quinze mois avant d’obtenir une réponse de la CNDA. Cette dernière ­décide alors de mettre en place les ordonnances nouvelles : controversées, elles permettent aux présidents de section statuant seuls de rejeter les demandes qui « ne présentent aucun élément sérieux susceptible de remettre en cause les motifs de la décision » de l’Ofpra. Depuis leur mise en place en 2004, les ordonnances nouvelles ont pris une importance de plus en plus grande : en 2011, un peu moins de 7 000 dossiers ont été traités par ce biais, soit près de 12 % des demandes.

Un maillon indispensable de la Cour : les avocats

Au milieu de la mécanique bien huilée de la Cour, il est un maillon indispensable, bien que non obligatoire : les avocats. D’ailleurs, les demandeurs ne s’y trompent pas : ils sont 82 % à se présenter devant l’audience accompagnés. Ils sont une cinquantaine à y travailler régulièrement. Commis d’office ou choisi, l’avocat peut accompagner le demandeur devant la formation de jugement, ce qui n’est pas le cas à l’Ofpra où le demandeur doit raconter seul son parcours. Une anomalie pour nombre d’avocats, qui réclament un double degré de juridiction. Au printemps dernier, les robes noires de la CNDA ont fait grève pendant vingt-trois jours, dénonçant la dégradation du traitement des dossiers des réfugiés et des droits de la défense. « Ils mettent toujours en avant la réduction des délais, mais nous, nous voulons revenir à la substance, explique Gilles Piquois, avocat depuis une vingtaine d’années à la CNDA et membre du réseau Elena France. On a l’impression d’être dans une unité de production judiciaire, alors qu’il faudrait prendre le temps de juger. La question du délai est secondaire : ce qui compte, c’est qu’une personne qui a des craintes voit sa demande étudiée sérieusement ! »

En cause aussi, la faible rémunération accordée aux avocats de l’aide juridictionnelle (AJ). Cette dernière a fait son entrée il y a peu à la CNDA : il a fallu attendre 2008 pour que les requérants ne disposant pas de ressources suffisantes puissent en bénéficier, sans condition d’entrée régulière en France. La centaine d’avocats régulièrement inscrits sur les listes de l’AJ à la Cour dénoncent une rémunération au rabais : 8 unités de valeurs (UV) pour une affaire, soit 182 euros net, contre 20 UV pour une obligation de quitter le territoire ou 30 pour un divorce avec consentement mutuel. Pourtant, les recours à la CNDA ne sont pas une mince affaire. « C’est une course contre la montre, raconte Geneviève Beltran, avocate. Tout va très vite, alors que nous n’avons quasiment aucune info sur l’affaire et pas d’interprète pour nous aider. Il nous arrive de faire des recours sans connaître la nationalité de requérant ni la décision de l’Ofpra ! »

13 audiences par demi-journée, le rythme est dense

Dans l’après midi, les audiences se poursuivent. À raison de treize dossiers programmés par demi-journée, le rythme est dense. « Il nous arrive de siéger jusqu’à neuf heures par jour, soupire un juge assesseur nommé par le HCR, qui souhaite rester anonyme. Au bout de sept heures, il devient difficile de se concentrer. D’autant qu’on peut avoir le sentiment d’entendre toujours la même chose. D’où l’importance d’avoir une procédure orale. »

Pour le profane, les histoires entendues dans ces salles d’audience paraissent pourtant extraordinaires. Dans la salle d’audience numéro 6, c’est la vie d’un Mauritanien d’origine peule qui est décortiquée. Comme son père et son grand-père avant lui, cet homme travaillait comme berger d’une centaine de dromadaires pour un Maure blanc, sans salaire. Autrement dit : un esclave. En 2010, il tente de s’enfuir, rattrapé, il échappe de peu à la castration par les autres esclaves. L’Ofpra a rejeté sa demande, la jugeant « peu plausible au regard de l’esclavage en Mauritanie qui se transmet par les femmes et non par les hommes ». Mais, pour son avocat, cet homme est victime d’un cas « extrêmement rare d’esclavage interethnique avec des Peuls travaillant pour des Maures blancs » : « Son grand-père a été vendu à l’ancêtre de son maître, il est dans une dépendance psychologique très forte, mais a réussi à s’enfuir. Son maître est allé chez sa femme pour lui dire que, s’il ne revenait pas, il prendrait son petit garçon de deux ans. Il a essayé de porter plainte mais c’est impossible, les Peuls sont considérés comme des sous-hommes en Mauritanie. » La décision de la Cour sera rendue publique dans trois semaines, affichée dans ses locaux.

Immigration and US

In the US, there are many immigrants that help to make the country very productive. However, this is not what this post is about. From what we have seen, it appears that many residents and would be citizens, get into debt while they are here. Although it is not impossible to get out of debt, we have seen many people need unsecured debt consolidation loans bad credit loans in order to keep afloat.

We we think would be a help would be to educate on the perils on getting into debt in a new country, regardless of where immigrate too. The economics of any country can really differ, and in the US they seem to change quite a bit too.

http://www.uscis.gov/

https://egov.uscis.gov/cris/Dashboard.do

The sites above will have great information on those coming to the US.

 

Example Link used by permission:

http://unsecureddebtconsolidationloansbadcredit.com

 

C’est tellement simple de dire 
qu’il y a trop d’immigrés…

Remis il y a peu au premier ministre Jean-Marc Ayrault, le rapport (PDF) du conseiller d’État Thierry Tuot pointe les ratés de trente ans de politiques d’intégration et d’immigration. Ancien juge délégué de la reconduite aux frontières, Thierry Tuot appelle à un « devoir d’intelligence et de vérité » sur le sujet. Entretien avec un haut fonctionnaire qui n’a pas la langue dans sa poche.

Vous consacrez de nombreuses pages 
de votre rapport à tenter de circonscrire le terme d’« intégration ». Faut-il 
le remplacer ?

Thierry Tuot. Je n’ai rien contre le mot lui-même. Ce qui est important, ce sont les réalités sociales plutôt que la façade. Mais ce terme se prête à des interprétations extrêmement variées. Certains considèrent que ça ne concerne que les primo-arrivants, c’est-à-dire les étrangers qui viennent de passer notre frontière. Je ne suis pas sûr que la politique d’intégration concerne les Américains qui séjournent en France, même durablement. C’est la première difficulté : il n’y a pas de consensus politique sur la signification de ce mot. Deuxième problème : les personnes qui sont l’objet de ces politiques sont majoritairement françaises, parfois depuis deux à trois générations. Leur dire, alors qu’ils ont une carte d’identité française et qu’ils sont eux-mêmes enfants de Français, « vous n’êtes pas intégrés », c’est quand même assez dur à entendre. Ce mot pose aussi des problèmes théoriques : intégrer à quoi ? La nation, la France, la République ? Et puis, il place les gens comme objets d’une politique : « Restez passifs, on va vous intégrer. » Mais la question est politique avant d’être lexicale : que veut-on faire de nos compatriotes qu’on répute d’origine étrangère ? Quand on saura cela, on saura le nommer.

Vous proposez le mot « inclusion »…

Thierry Tuot. J’essaye d’explorer une alternative, mais je ne prétends pas l’avoir trouvée. Je propose d’aller vers une société inclusive, dans laquelle personne ne serait sur les marges, ni, surtout, de l’autre côté des marges. Le but, c’est que les immigrés n’aient plus le sentiment – ni la perception réelle – qu’ils ont des problèmes de logement, d’emploi, etc., parce qu’ils sont immigrés. La dimension étrangère ne serait pas niée, mais elle ne serait plus la variable explicative majeure des difficultés sociales. Le chemin pour y parvenir pourrait être ce que les Américains appellent l’« empowerment », que j’ai traduit par « mise en capacité ». Il s’agit de donner des moyens (sociaux, culturels, politiques, etc.) aux gens de participer à la vie sociale. Cela ne veut pas dire qu’ils réussiront mieux que les autres ou auront des droits supplémentaires, mais ils seront à égalité de capacité. La création de réseaux au profit des plus démunis pourrait supprimer le plafond de verre. Ces barrières – qui sont souvent en béton et pas en verre – les empêchent d’être les acteurs de leur propre destin social.

Existe-t-il des exemples de pays ayant réussi 
leur politique inclusive ?

Thierry Tuot. Aucun modèle n’est réplicable. On cite souvent le modèle canadien qui intègre assez bien les flux d’étrangers, mais qui reste très dominé par le modèle anglo-saxon. Je ne crois pas qu’il y ait de modèle étranger applicable en France. À nous de nous débrouiller avec notre modèle républicain et notre roman national.

Vous exhortez les politiques à un « devoir d’intelligence » sur ces questions…

Thierry Tuot. Le discours politique ne peut avoir de crédibilité s’il ne repose pas sur une bonne compréhension des faits. J’appelle aussi à un devoir de vérité. Je prends l’exemple des clandestins, parce que c’est l’un des points de mon rapport sur lequel j’ai été le plus mal compris. Les gouvernements – gauche et droite confondues – de ces quinze dernières années ont régularisé le même nombre de clandestins chaque année. Et ce quelles que soient les différences de discours. Pourquoi ? Parce que ces gens se sont maintenus sur le territoire. Ils ont statistiquement été appréhendés deux ou trois fois par la police, mais on n’a jamais réussi à les reconduire à la frontière. Heureusement, car nous sommes dans un État de droit. Ces gens ont des enfants scolarisés en France, ou sont ascendants de Français, ou malades sans pouvoir être soignés à l’étranger, etc. Donc on n’a pas le droit de les expulser. Pourquoi continue-t-on à dire « nous allons lutter contre les clandestins » ? En laissant croire qu’on pourrait faire autrement, alors qu’on fait le contraire, on détruit la crédibilité de l’action publique. Commençons par admettre la réalité : nous ne pouvons pas peser sur les flux migratoires. Pour une raison simple : nous avons ratifié la Déclaration des droits de l’homme, puis la Constitution en 1946. Ce droit nous engage collectivement et représente nos valeurs vis-à-vis des étrangers. Donc reconnaissons-le. Et puisque, à la fin, ils sont régularisés, est-ce qu’on ne pourrait pas faire un travail social avant, plutôt que de le faire du bout des lèvres, en créant de l’amertume ?

Ce « titre de tolérance » que vous proposez n’est pas une régularisation immédiate de la majorité des sans-papiers, comme certains l’ont dit, mais un projet sur cinq ans…

Thierry Tuot. Sous le gouvernement Sarkozy, il y avait 30 000 régularisations par an. Je ne propose pas d’en régulariser plus, ce n’est pas la question, je dis simplement : plutôt que de laisser les gens entre cinq et dix ans à la dérive, en les pourchassant, en les laissant dans des hôtels pourris avec du saturnisme, à la merci des employeurs clandestins, pourquoi ne pas dire : « On va vous régulariser dans cinq ans, entrons dans une démarche ensemble. » Si vous trouver une adresse autre qu’un foyer, on vous donne des allocations logement ; si vous suivez des cours de français, on vous donne le RSA, etc. Cela permettrait que les régularisations ne soient plus un sacrifice, mais la reconnaissance d’un vrai travail d’intégration. Mon modèle est d’un gauchisme échevelé : c’est celui de Mme Merkel. Le gouvernement allemand a mis en place ce titre de tolérance depuis cinq ou six ans.

Ce sont donc des régularisations au mérite ?

Thierry Tuot. Ce sont des régularisations issues d’un travail social et qui ne sortent pas les gens d’un no man’s land juridique.

Le ministre de l’Intérieur vous a déjà répondu qu’il ne mettrait pas cette mesure en place…

Thierry Tuot. Non, Manuel Valls a dit : « Je ne vais pas régulariser massivement tous les clandestins. » Je confirme : je ne propose nulle part de régulariser plus de clandestins, je propose que les régularisations auxquelles nous sommes contraints par le droit international soient précédées d’un travail social plutôt que par du harcèlement. Le gouvernement a dit qu’il allait réfléchir à mes propositions.

Mais ces régularisations représentent forcément plus de 30 000 personnes !

Thierry Tuot. Je ne me prononce pas sur les chiffres. Je propose que, dans le cadre de la nouvelle ­circulaire Valls sur les régularisations, ces mesures soient mises en place. Mon propos n’est pas sur le nombre de régularisations, mais sur le chemin pour y aboutir.

Comment expliquez-vous que cette mesure 
de votre rapport fasse déjà polémique ?

Thierry Tuot. Travailler sur l’immigration place tous ceux qui en parlent dans une situation politique extrêmement délicate. Depuis 1945, au lieu de parler d’intégration, nous parlons d’immigration. C’est tellement simple de dire qu’il y a trop d’immigrés. On se cache derrière les flux migratoires pour ne pas traiter les réalités sociales.

Vous proposez aussi un assouplissement 
des règles pour obtenir la nationalité française. Pourquoi lier nationalisation et intégration ?

Thierry Tuot. Si le gouvernement a, comme il l’a annoncé, une grande ambition en matière d’intégration, il part avec un handicap très lourd : la remise en cause très forte de la parole publique. Cela fait des années que nous promettons des choses qui ne fonctionnent pas. La deuxième partie de mon rapport appelle le gouvernement à prendre des mesures symboliques et concrètes pour réhabiliter cette parole publique. Si on dit « valeurs républicaines », « école », je dis : « Chiche !» Donnons la nationalité aux enfants qui ont suivi une scolarité complète en France, alors même qu’ils étaient en ­situation irrégulière. Cela crédibiliserait le discours sur l’école auquel personne ne croit plus ­aujourd’hui. De même, quand on dit « il faut s’intégrer à la France, servir la patrie » avec un discours grandiloquent très 1870, moi je dis qu’une femme qui a des enfants français, qui vit ici depuis vingt-cinq ans, on n’a pas le droit de lui dire qu’elle n’est pas bien intégrée et de lui refuser des papiers parce qu’elle n’a pas passé le test de connaissance sur Louis XIV ! Quand on donne des enfants à la France, on est français. Je ne crois pas que donner une carte d’identité confère une identité reconnue par la collectivité, mais c’est un acte qui crédibilise un discours public.

Vous évoquez longuement, dans votre rapport, la place des vieux immigrés, avec les propositions de rénover les foyers, de faciliter les allers-retours entre la France et les pays d’origine…

Thierry Tuot. Là aussi, c’est une question de ­crédibilité. Si on veut parler aux jeunes, il faut leur retirer tous les arguments qu’ils ont pour être révoltés et tomber dans l’islamisme le plus débile. Si on continue à mépriser leurs pères et leurs grands-pères, non seulement on se prive d’une richesse humaine extraordinaire, mais, en plus, on s’enlève toute crédibilité dans le discours moralisateur. Quand on a visité un foyer de travailleurs migrants, les droits et les devoirs, ça fait doucement rigoler…

C’est la même logique pour le devoir de mémoire ? Vous réclamez des monuments aux morts pour les anciens combattants immigrés…

Thierry Tuot. Oui, je prends les nationalistes au pied de la lettre. Moi aussi, je suis attaché à la nation. Et à tous ceux, noirs, jaunes, basanés, qui sont morts sous le drapeau. Je voudrais qu’on se rappelle que si Jean Moulin portait une écharpe sur toutes les photos, c’était pour cacher les cicatrices de sa tentative de suicide. Cette tentative a eu lieu en juin 1940, parce que les Allemands lui avaient demandé de signer un papier qui leur aurait permis d’exécuter les prisonniers sénégalais. Plutôt que de se prêter à une ignominie, il a préféré essayer de se suicider. Je ne suis pas sûr que les tirailleurs sénégalais avaient demandé à mourir près de la cathédrale de Chartes. On pourrait peut-être avoir un peu de reconnaissance pour eux. Quand on parle de la racaille islamiste des banlieues, qu’on se souvienne de ce que leurs grands-pères ont fait pour la France.

Vous proposez la publication annuelle 
de chiffres sur les flux migratoires. Le FN 
s’est empressé de se réjouir… Ne craignez-vous pas que ces chiffres soient récupérés ?

Thierry Tuot. Pas du tout. Ce que je propose, c’est que l’appareil statistique soit refondé scientifiquement, en mobilisant l’Insee, l’Ined, toute la recherche universitaire, et que tout cela soit expertisé par des scientifiques français et européens, pour qu’il n’y ait pas le moindre doute sur ces chiffres. Je propose ensuite que le Haut Conseil à l’intégration, complètement reformé, soit le garant de ces statistiques. Si on le fait de cette façon-là, je pense que les partis qui se réjouiront ne seront pas les mêmes que ceux qui se réjouissent aujourd’hui. Que va-t-on apprendre ? Que l’immigration est à peu près constante, que les immigrés sont à 80 % européens, que l’immigration est un immense atout qui nous aide à tenir le coup malgré la crise économique, que les immigrés font à peine plus d’enfants que nous. On pourra avoir des débats, non plus sur des fantasmes ou des chiffres bidon, mais sur des réalités. Il y a quinze ans, on se battait sur les chiffres du chômage, maintenant personne ne discute ces chiffres, mais les politiques de l’emploi. Il faut qu’on arrive à cette pacification, pour qu’on puisse parler des vrais problèmes.

Qu’attendez-vous de la « réflexion interministérielle » lancée par 
Jean-Marc Ayrault pour une nouvelle 
politique d’immigration et d’intégration ?

Thierry Tuot. Mon travail est fini. Ce que j’espère comme citoyen, et pas comme auteur du rapport, c’est que le débat reprenne avec des ambitions collectives et sur des bases sereines. Je ne veux pas savoir si je vais être suivi sur la mesure B ou 24, je suis le premier à dire que mes suggestions ne sont pas forcément les bonnes. Ce qui me navrerait, c’est que le débat retombe. Le silence est ce qui est le plus grave après la xénophobie dans ce champ des politiques sociales.

 

Un rapport qui dérange, du PS à l’UMP
Remis à Jean-Marc Ayrault le 11 février, le rapport 
de Thierry Tuot a immédiatement déclenché les foudres de l’opposition et… du ministre de l’Intérieur. Pour 
le député UMP Guillaume Larrivé, ce « rapport caché » définit le « mode d’emploi d’une régularisation générale des clandestins ». Manuel Valls a assuré qu’« il n’y 
aura pas de régularisations massives » avant de réagir 
sur la question du port du voile. Dans son rapport, 
Thierry Tuot regrette que « la question musulmane, 
pure invention, (…) ne cesse de polluer le débat public » et s’interroge : «La France a-t-elle jamais dépendu de 
ce qu’un bout de tissu (boubou, coiffe bretonne, chèche ou béret) soit porté d’une façon ou d’une autre ? » Manuel Valls lui a sèchement répondu que le voile « restera pour (lui) et doit rester pour la République 
un combat essentiel ». Le premier ministre a lancé 
une « réflexion interministérielle » à partir des préconisations de ce rapport, pour « proposer une profonde refondation de notre politique d’intégration ».