Il en aura fallu du chemin pour arriver à cette reconnaissance officielle. Près de quatre ans de lutte pour réussir à obtenir un texte clarifiant les critères de régularisation. « Ils triment sans trêve et sans papiers », titrait l’Humanité du 5 octobre 2006. Cent cinquante salariés de la blanchisserie Modelux à Chilly-Mazarin (Essonne) décidaient de se mettre en grève pour obtenir la régularisation de vingt-deux d’entre eux. « Jusqu’ici, les collectifs occupaient les parvis et les églises, c’est la première fois que des sans-papiers et leurs collègues se mettent en grève pour exiger des régularisations », explique alors Raymond Chauveau, de la CGT (lire ci-contre). En 2007, les sans papiers de Buffalo Grill, Metalcouleur et Fabio Lucci leur emboîtent le pas.

15 avril 2008 : lancement de la première vague
Le mouvement s’agrandit et s’organise. Le 15 avril 2008, la CGT et les associations Droits devant !! et Femmes égalité lancent un mouvement inédit de grèves et d’occupations qui touche tous les secteurs : restauration, bâtiment, aide à la personne, nettoyage, etc. Partout, des travailleurs sans papiers sortent de l’ombre. En se basant sur la loi Hortefeux de novembre 2007, ils demandent leur régularisation par le travail. Mais les employeurs rechignent à payer la taxe et à remplir les promesses d’embauche indispensables au dépôt du dossier en préfecture. Après des mois d’occupation, 3000 grévistes obtiennent leur carte de séjour « salariés ».

Le 18 juin 2010, place de la Bastille ©Marie BarbierLa première vague s’achève, mais le mouvement, loin d’être fini, connaît un nouveau tournant. Le 12 octobre 2009, onze associations et syndicats lancent l’acte II du mouvement. Les régularisations obtenues en 2008 dépendent trop de l’arbitraire préfectoral. Les grévistes réclament une circulaire qui établisse des « critères clairs ». Désormais, ce ne sont pas avec les employeurs que les sans-papiers vont devoir négocier, mais directement avec le gouvernement. Dans toute l’Ile-de-France, les piquets de grève se multiplient. Plus de 2000 entreprises sont touchées par le mouvement, auquel participent plus 6700 grévistes. Le 24 novembre 2009, le ministre de l’Immigration publie un guide de bonnes pratiques à l’usage des préfectures. Insuffisant et flou, jugent les grévistes. Le mouvement continue.

Soutien des organisations patronales

Le collectif des cinéastes pour les sans papiers réalise un court métrage, projeté dans plus de 400 salles en France. Outre le soutien des artistes, les sans-papiers peuvent compter sur celui, moins attendu, des organisations patronales. Le 8 mars, le mouvement patronal Ethic, la CGPME et le syndicat national des activités de déchets lancent un appel en faveur de l’ouverture d’une discussion tripartite. Refus du gouvernement qui, pour seule réponse, évacue le piquet symbolique de la rue du regard.

Montrant une détermination hors du commun, les travailleurs sans papiers décident alors l’ultime action : leur prise de la Bastille. Pendant deux semaines, le « piquet des piquets », comme ils l’appellent, tiendra devant l’Opéra national de Paris. Et l’évacuation des grévistes par les forces de l’ordre le 3 juin à l’aube n’y changera rien. Quelques heures plus tard, les lieux étaient de nouveaux occupés. Comme pour démontrer jusqu’au bout la véracité de leur slogan adopté voilà plus de deux ans : « On bosse ici, on vit ici, on reste ici ».

Article paru dans l'Humanité du 29 juin 2010

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