Femmes, immigrées, non déclarées, travailleuses à temps partiel, dans des métiers non qualifiés… Les femmes sans papiers alimentent en nombre les bataillons de travailleurs pauvres. La vulnérabilité de la clandestinité accroît encore leur précarité. Impossible de savoir combien elles sont. Invisibles dans les statistiques, isolées, les "sans-papières", comme elles se sont elles-mêmes baptisées, ont décidé de sortir de l’ombre. Profitant du mouvement de grèves et d’occupations des travailleurs sans papiers, déclenché mi-avril pour obtenir des régularisations par le travail, 90 femmes ont déposé, avec le soutien des associations Droits Devant, Femmes Égalité et de la CGT, des demandes de régularisations dans les préfectures d’Île-de-France. Longtemps cantonnées aux rôles d’épouses ou de mères, les femmes sans papiers accèdent enfin à un nouveau statut : celui de travailleuses. "Jusqu’à présent, les femmes sans papiers étaient prises en compte lorsqu’elles étaient mères d’enfants scolarisés ou victimes de violences, constate Ana Azaria, présidente de Femmes Égalité. Les considérer comme travailleuses est beaucoup plus offensif, cela permet de s’affirmer."

Créée en 1987, l’association Femmes Égalité veut "défendre les aspirations et les revendications des femmes des milieux populaires". Ses militantes ont vu dans la régularisation par le travail promise par Brice Hortefeux une "brèche" pour obtenir un statut légal pour ces femmes. Mais, alors que la lutte des travailleurs sans papiers avance à grands pas (850 régularisations sur les 1 500 dossiers déposés depuis le 15 avril), la régularisation des femmes piétine. Sur les 90 dossiers déposés, seulement neuf ont obtenu gain de cause… Cinq sont convoquées en préfecture dans les prochains jours pour l’étude de leur dossier. Toutes ont pourtant des promesses d’embauche. Arguments de la préfecture : les cumuls d’emplois à temps partiel ne leur permettraient pas de gagner assez d’argent pour vivre dignement en France. De quoi énerver Ana Azaria : "Il existe, en France, des milliers d’hommes et de femmes qui vivent en dessous du SMIC, on ne les expulse pas pour autant. Les femmes sans papiers sont pénalisées deux fois : d’abord parce qu’elles gagnent peu, ensuite parce qu’on les expulse." L’association réclame des autorisations provisoires de séjour (APS) de trois mois afin de leur permettre de trouver des emplois mieux rémunérés. Les négociations semblent restées au point mort.

Pourtant ces femmes sont souvent choyées par leurs employeurs, trop contents d’avoir trouvé la perle rare dans un secteur où la main-d’oeuvre est très demandée. "Les employeurs leur laissent les clefs de chez eux, elles gardent leurs parents âgés, leurs enfants, qu’elles ont souvent connus tout petits, souligne Gracieuse Lesaffre, militante à Droits Devant. Les employeurs eux-mêmes souhaitent souvent la régularisation." Si seulement 90 dossiers ont jusqu’à présent été déposés, ce n’est pas faute de demandes… Les appels et les courriers affluent dans les associations depuis plusieurs semaines. "Pour l’instant, on voudrait déjà débloquer ces premiers dossiers, explique Ana Azaria. Ensuite, on s’occupera des autres." Pour ces femmes isolées, s’organiser pour lutter est déjà un énorme défi, poursuit la présidente de Femmes Égalité : "On les a réunies pour montrer leur force. En prenant la parole, ces femmes défient le monde." Et ça n’est qu’un début.

Article paru dans l'Humanité du 13 août 2008