CALAIS033.jpgToutes les nuits, c’est le même scénario : les migrants tentent de « passer » de l’autre côté de la Manche. L’objectif ? Se glisser à l’intérieur, au-dessous ou au-dessus d’un camion pour tenter de franchir la frontière qui les séparent de leur eldorado : l’Angleterre. Tous n’ont qu’un seul mot à la bouche : « London ». « Nous sommes sur la route de la Terre promise », dit même un migrant. Là-bas, ils espèrent trouver papiers et travail. Et pour cela sont prêts à tout. En moyenne, le voyage leur coûte 10 000 euros. « Ils ne sont pas libres de rester ou de partir, explique Sylvie Copyans, bénévole à l’association Salam. Souvent, la famille paye le voyage pour un seul enfant. Ils ne peuvent pas revenir en arrière. Depuis les attentats de Londres (juillet 2005 - NDLR), la sécurité du port de Calais a été renforcée. Ils sont de plus en plus nombreux et c’est de plus en plus difficile de passer. »

En attendant leur « passage », les migrants errent donc dans les rues de la ville. Face à l’absence de structure pour les accueillir, ils se réfugient dans les bois alentour, désormais rebaptisés « jungle », surnom qui en dit long sur l’inhospitalité des lieux. Les Africains squattent une ancienne scierie derrière la gare (voir photo ci-dessous). Ils sont une centaine à dormir à même le sol dans ce bâtiment ouvert à tous les vents. Parmi eux, des femmes enceintes et des enfants.


CALAIS016.jpg Les Africains squattent une ancienne scierie. Ils sont une centaine, en majorité Erythréens, Somaliens, Soudanais à dormir à même le sol.

Leur quotidien est rythmé par les descentes de police. « Tous les matins, témoigne un migrant, les policiers débarquent à plusieurs dizaines. Ils balancent des gaz lacrymogènes, nous frappent avec leur matraque et en arrêtent quelques-uns. » La plupart sont relâchés dans la journée. Certains sont maintenus quelques jours en rétention au centre de Coquelles. Au final, seuls 5 % des interpellés seront finalement expulsés. L’objectif clairement affiché des forces de police consiste à épuiser les autres. À Calais, 500 CRS se consacrent en permanence à la lutte contre l’immigration illégale. « Il existe une panoplie considérable de moyens pour empêcher les réfugiés de rester à Calais et paradoxalement de regagner l’Angleterre, souligne Karen Akoka, l’un des auteurs du rapport de la CFDA (lire notre entretien). Depuis la fermeture de Sangatte, la logique des forces de l’ordre est l’usure, le dénombrement et l’identification des exilés. Cette politique particulièrement répressive est très coûteuse financièrement et humainement. » Chaque arrestation est de plus l’occasion de prises de photos et d’empreintes.

Ahmed-Ali gardera toute sa vie le souvenir de ces descentes de CRS. Il y a deux mois, pour fuir les forces de l’ordre, cet Érythréen de vingt-quatre ans a sauté dans un trou au milieu de l’ancienne usine. Bilan : deux vertèbres brisées, plus d’un mois d’hospitalisation. Il porte un corset pour l’empêcher de bouger. À quoi Ahmed-Ali a-t-il consacré sa première soirée, une fois sorti de l’hôpital ? À tenter de monter dans un camion.


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Dans le local du Secours catholique, les migrants laissent la trace de leur passage : des dessins qui racontent l'exode.

unecalais.jpgPrivés de tout, la seule aide qui reste aux exilés de Calais est l’assistance caritative. "Mme Hammam" : c’est ainsi que les migrants ont surnommé Maryam Rachi, animatrice au Secours catholique de Calais. Il faut suivre cette "Mme douche" dans sa camionnette grise au milieu des migrants et voir les scènes de quasi-émeutes qu’elle provoque pour comprendre l’ampleur de la demande. « Avant même la nourriture, tranche Maryam Rachi, ils veulent être propres. » Davantage encore en cette période de ramadan. L’association ne disposant que de quatre douches, des roulements s’organisent. Au matin, après les échecs de la nuit, les migrants trouvent ici un peu de thé et de chaleur humaine. Les murs du local du Secours catholique, où ils attendent patiemment leur tour, sont recouverts de dessins (voir photo ci dessus) et de mots dans tous les alphabets du monde. Maryam Rachi aime les décrypter : "Les migrants ont besoin de laisser une trace de leur passage. Ils dessinent des coeurs et des fleurs. Beaucoup parlent de leur mère." Au milieu du thé et des gâteaux, quelques Afghans se saisissent des crayons. L’un d’eux, d’une belle écriture calligraphiée, a couché sur une feuille, en arabe et en anglais : "We love french people, why they don’t love us ?" Littéralement : "Nous aimons les Français, pourquoi ne nous aiment t-ils pas ?"

Article paru dans l'Humanité du 5 septembre 2008
Reportage photo : Pierre Pytkowicz

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