Restons groupés
Par Marie Barbier le jeudi 1 janvier 2009, 18:55 - Solidarité - Lien permanent
Rencontre avec les miltants du Réseau éducation sans frontières (RESF).
PORTRAIT. Ils sont venus à vingt. Quelques jours avant, Pierre Cordelier, l’une des figures du Réseau, hésitait au bout du fil : "Un portrait ? Le vedettariat n’est pas le genre de la maison…" Difficile pourtant de refuser : le Réseau Éducation sans frontières (RESF) sait l’intérêt de médiatiser sa lutte. D’où cette contre-proposition : et un portrait de groupe ? "Un seul militant, ça n’est pas représentatif, argumente Pierre Cordelier. Ce qui nous importe, c’est pourquoi on est ensemble. Aller jusqu’au bout de la démarche collective."
Ils sont donc vingt militants du Réseau autour de la table. Des femmes, des hommes, des jeunes, des moins jeunes, des ex-sans-papiers, des provinciaux, des banlieusards, des Parisiens. Un groupe symbolique qui discute, argumente, interroge, explique, avec or- dre mais sans hiérarchie. C’est même la spécificité du réseau. Huguette, retraitée de l’éducation nationale, explique : "RESF n’est ni un parti ni un syndicat. Il n’y a pas de représentation interne, donc pas d’énergie dépensée à faire vivre la machine."
Le Réseau Éducation sans frontières a été créé à Paris en 2004, au début pour aider les jeunes majeurs devenus sans papiers le jour de leurs dix-huit ans. "Le pari était d’attirer des gens qui n’avaient jamais milité auparavant", se souvient Pierre Cordelier. En juin 2006, la circulaire Sarkozy censée régulariser les parents d’enfants scolarisés donne un coup d’accélérateur au mouvement : pour venir en aide aux déboutés menacés d’expulsion, les comités se multiplient à Paris et en province. Des chiffres ? Impossible, puisqu’il n’y a pas d’adhésion. "On ne sait pas combien on est et on s’en fout ! s’exclame Brigitte, architecte de cinquante ans. On laisse Sarkozy compter, il fait ça très bien." Cette souplesse fait aussi la force du mouvement. Camille, professeure de trente-quatre ans, s’enthousiasme : "On est multiforme. On ne peut pas nous attraper, on est déjà parti à côté." Plus que le nombre, la force du Réseau est son extraordinaire capacité de mobilisation. Chacun a en tête l’histoire d’une école, d’un collège ou d’un lycée capable de mobiliser des dizaines de personnes en quelques heures pour sauver de l’expulsion un élève ou ses parents. "Dès qu’il y a un drame quelque part ça explose, poursuit Brigitte. RESF est un serpent de mer. Il s’adapte à toutes les situations grâce à sa force collective."
Principal outil de cette force de frappe : Internet. Les différentes listes utilisées par le Réseau sur la Toile fonctionnent tous azimuts. Les militants y aler- - - tent, mobilisent, questionnent, échangent, débattent. "Bien sûr, on sait que les renseignements généraux sont dessus, sourit Brigitte, quand on ne veut pas que quelque chose se sache, on ne le dit pas sur les listes." Le silence le plus total entoure ainsi le fait d’arme de ces militants : cacher des enfants sans papiers. On glisse une question : « Vous-mêmes, vous en cachez ? » Silence dans les rangs. "On fait de la résistance contre cette politique dégueulasse", dit simplement Anita. Chacun ici connaît par coeur le triste record de l’année 2007 : 242 enfants (1) placés en centre de rétention.
En ces temps où l’engagement politique n’attire pas les foules, la capacité de mobilisation de RESF étonne. Cécile, administratrice culturelle de quarante-sept ans, tranche : « Ici au moins, on agit. Notre action aboutit, alors que les partis politiques sont dans une impasse totale." Camille confirme : "RESF, c’est concret, net, précis, simple, clair, facile à comprendre." Militante socialiste, elle condamne une « forme de défaillance" de son parti, jugé "à la traîne". Les mains se lèvent, tous ne sont pas d’accord. Beaucoup ici sont engagés ailleurs : partis politiques, syndicats, associations. "Nos engagements nous permettent d’avoir des caisses de résonance ailleurs, tempère une autre Brigitte, institutrice de cinquante ans. Nos carnets d’adresses nous sont bien utiles."
Très médiatisé, RESF a réussi, en quatre ans, à devenir une force de résistance efficace et crédible à la politique d’immigration actuelle. « On réussit à empêcher beaucoup d’expulsions, confirme Brigitte. Mais les régularisations sont de plus en plus difficiles, au compte-gouttes, arbitraires et précaires. » Et Pierre Cordelier de conclure : "La première victoire consiste à sortir les sans-papiers de la solitude et de la honte dans laquelle la politique actuelle les enferme. Même si on n’arrive pas à les régulariser tous, ils pourront toujours se dire que des gens de ce pays ont été solidaires et les ont considérés avec l’estime due à chaque être humain."
(1) Selon la CIMADE, plus de 35 000 étrangers ont été placés en centre de rétention en 2007. Parmi eux, 242 enfants, dont 80 % avaient moins de dix ans.
Article paru dans L'Humanité du 31 décembre 2008
Commentaires
Beau portrait de groupe, exercice peu facile!
On comprend bien les motivations des uns et des autres.
Le 20 janvier à 20h45 au Méliès de Montreuil a lieu une soirée RESF, l'occasion de continuer à débattre.