Six ans plus tard, les Mirzoian désespèrent que leur situation puissent un jour évoluer : toujours sans-papiers, ils sont sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français (OQTF). La famille reçoit dans la chambre d'hôtel où ils ont trouvé refuge à Saint Jean de Braye, près d'Orléans. Comme dans une cabine de bateau, chaque chose a ici sa place : le petit coin cuisine, la table pour manger, la télévision... Les parents, Elena et Aziz, et leur cadet, Arthur, lycéen de 19 ans dorment ici. Ruzlan, 25 ans, sa compagne Hatouna, également Géorgienne réfugiée en France et leur petit garçon de quatre ans, Lucas, dorment dans une autre chambre. "Regardez nous, on est comme des rats ici, lance Ruzlan. Et le gouvernement parle de liberté et d'égalité."

Depuis leur arrivée en 2003, les Mirzoian ont multiplié les démarches pour obtenir leur régularisation. Rien n'y fait. Les demandes d'asile ont toutes été refusées. Pourtant les deux sœurs d'Elena, également en France, ont obtenu l'asile politique. Preuve, s'il en fallait, de l'arbitraire du gouvernement. Sans-papiers, les Mirzoian vivent reclus, dans la peur d'un contrôle de police. En 2007, Ruzlan a séjourné plus d'un mois en centre de rétention. Il s'en est sorti parce qu'aucun pays n'a accepté de le reconnaître et de délivrer de laissez-passer. Voilà toute l'absurdité de la situation de cette famille : ils ne sont pas expulsables du territoire et la France refuse de leur accorder l'asile.

Leur cas a ému dans le Loiret où un important comité de soutien s'est monté. "Ils sont très appréciés par ici où leur histoire a ému beaucoup de gens. J'ai rarement vu une telle solidarité" souligne Alain Romero, élu communiste de Fleury les Aubrais et parrain républicain d'Arthur. Un rassemblement est organisé ce soir, pour exiger leur régularisation immédiate. Plus qu'un simple soutien, Alain est reçu ici comme un membre de la famille. Il dénonce : "Le gouvernement ne veut pas entendre les souffrances et les persécutions dont ils font l'objet, ils sont pourtant marqués dans leur chair. Aziz a eu la mâchoire brisée lors d'un tabassage policier et Elena, je crois que ça se voit...". En 1994, Elena a littéralement explosée dans un attentat. "Nous essayions de partir de Géorgie, déjà, se souvient-elle. J'étais assise dans le train, mes deux pieds posés sur la bombe, je ne le savais pas. Depuis je n'ai plus d'os dans le bas du corps". L'absence de soins l'a conduit dans un fauteuil roulant. Hatouna, la jeune maman du petit Lucas, soupire : "Personne ne quitte son pays par plaisir".

Sans papiers, les Mirzoain n'ont pas le droit de travailler. Ils survivent grâce à la solidarité. Les parents de Lucas bénéficient de 69 euros par mois d'aide sociale à l'enfance. Dans la famille, seul Arthur, en terminale bac pro électrotechnique, bénéficie d'une autorisation provisoire de séjour, renouvelée tous les trois mois. Arrivé en France à 13 ans, il n'avait jamais mis les pieds dans une école - "trop dangereux" dit-il. Aujourd'hui, il s'exprime dans un français impeccable. "En France, grâce à la République, j'ai appris à lire et à écrire. Tous mes amis sont ici, ma vie est ici". Les parents aussi suivent des cours pour apprendre le français. Pas peu fier, Aziz brandit son énorme dictionnaire Larousse. Le jeune Arthur lâche : "On voudrait juste vivre comme tout le monde, on demande pas non plus la lune".

Article paru dans l'Humanité du 23 janvier 2009