Ainsi s'achève, sans bruit, le mouvement des travailleurs sans papiers lancé il y a un peu plus de neuf mois par la CGT et Droits devant. Le 15 avril 2008, ils sont 500 à s'engouffrer dans la brèche légale : l'article 40 de la loi Hortefeux du 20 novembre 2007 et la circulaire du 7 janvier 2008 offrent en effet la possibilité d'une régularisation par le travail (à condition que le salarié travaille dans un secteur "en tension" et soit sous contrat ferme d'un an minimum). Quelques jours après le début du conflit, Brice Hortefeux, ministre de l'immigration, assure que ce mouvement n'obtiendra que "quelques centaines" de régularisations. Neuf mois plus tard, ce sont plus de 1200 cartes de séjour qui ont été arrachées, au cas par cas. Un accouchement dans la douleur. La lutte a été longue et douloureuse. Des mois sans salaire, à dormir dans des restaurants, des sociétés de nettoyage, des entrepôts du BTP.

L'enjeu est de taille. Ces hommes et ces femmes risquent davantage que dans une lutte syndicale traditionnelle : en s'exposant au grand jour en tant que sans-papiers, ils prennent le risque d'être arrêtés, voire expulsé vers leur pays d'origine. "Ce mouvement a été d'une richesse considérable, note Patrick Picard de la CGT Paris. On a rarement vécu ça dans d'autres luttes. Là, les grévistes s'impliquaient pour leur liberté, pour circuler librement". Avec leur bulletin de paie et les feuilles d'impôts brandis devant les caméras, ces hommes et ces femmes démontrent leur intégration dans l'économie française, dénoncent l'hypocrisie du système et gagnent le soutien de la population. "Ce mouvement est aussi une victoire sur l'opinion publique française, souligne Jean-Claude Amara de Droits devant. Les gens mettent désormais le mot travailleurs avant celui de sans-papiers."


Réparti sur toute l'Ile-de-France, le mouvement a concerné quelque cent entreprises. Aujourd'hui, il n'en reste plus que six dans la lutte. La fin du mouvement ? "La fin de la première phase", corrige Raymond Chauveau, fer de lance de ce mouvement au sein de la CGT. Mi-décembre, les mois de négociations avec le gouvernement ont enfin abouti à la définition de critères harmonisés dans toutes les préfectures. Désormais, peuvent prétendre à la régularisation par le travail tout étranger présent depuis cinq ans sur le territoire français et exerçant une activité salariée depuis un an (en CDD ou en CDI). Mais ces critères laissent un goût d'inachevé. Pour Raymond Chauveau, ils ont certes été "imposés par le gouvernement", mais "permettent quand même de régularisés tous ceux qui y correspondent" : "on a gagné le principe de la régularisation par le travail", conclut-il. Jean-Claude Amara se montre plus mitigé : "Ce qu'on voit dans les préfectures où on est tous les jours, c'est qu'on est toujours dans un cadre totalement flou et virtuel. Maintenant, il nous faut une circulaire qui fixe le cadre d'une régularisation globale des travailleurs sans papiers".

unetravailleurs.jpgEn attendant cette circulaire, la deuxième phase du mouvement devrait être celle de la négociation avec les employeurs. "On change d'adversaire, note Raymond Chauveau. Maintenant que les critères sont définis, il faut se battre contre les patrons qui refusent de remplir les formulaires indispensables à la régularisation. On entre dans une phase de négociation salarié-patron plus traditionnelle." Une chose est sûre toutefois : ces neuf mois de luttes auront changé la donne. "Après des années de recul 'incessant sur la lutte des sans-papiers, avec les lois qui avaient complètement fermé le champ des régularisations traditionnelles, on a rouvert un champ avec le travail, résume Jean-Claude Amara. On est passé du domaine du subi, au domaine du possible."

Article paru dans L'Humanité du 28 janvier