Le "mouvement perpetuel" des sans-papiers de Mayotte
Par Marie Barbier le mardi 3 février 2009, 07:00 - Livres, films, musiques... - Lien permanent
ENTRETIEN. Avec Un aller simple pour Maoré, Agnès Fouilleux livre un document accablant sur la politique migratoire de l'Etat français à Mayotte. Ce film documentaire, qui sort en salles aujourd'hui, décrypte l'histoire de cette seule île des Comores encore française. Depuis 1994 et l'instauration du "Visa Balladur", les Comoriens qui veulent rejoindre Mayotte doivent obtenir un impossible visa. Hommes, femmes et enfants sont condamnés à passer clandestinement les 70 kms qui séparent les deux îles à bord des "kwassa-kwassa", ces barques de pêcheurs qui chavirent régulièrement, causant la mort de leurs occupants. Dans un entretien, Agnès Fouilleux dénonce la situation catastrophique des sans-papiers de Mayotte et le rôle trouble de la France dans l'indépendance des Comores.
Un tiers de la population de Mayotte est sans-papiers comment cela
se traduit-il au quotidien ?
Les gens vivent complètement traqués, dans la peur d'être arrêtés, même les
lycéens et les écoliers. Cette année, il y a eu presque 14 000 reconduites à la
frontière depuis Mayotte. En 1994, le "visa Balladur" oblige les Comoriens à
obtenir un visa pour rejoindre Mayotte. Depuis, ils tentent de rejoindre l'île
française en kwassa (barques de pêcheurs, NDLR). Soixante-dix kilomètres
séparent l'île comorienne Anjouan de Mayotte, c'est peu mais c'est énorme. J'ai
passé une nuit sur la vedette de la Police aux frontières (PAF) : en haute
mer, il y a des creux très importants. Régulièrement, on entend qu'une barque a
chaviré, que tant de personnes sont portées disparues. Il y a des morts tous le
temps. A Anjouan, toutes les familles comptent un membre mort dans les
kwassas.
Quel est la réponse de l'Etat français à cette situation
?
Depuis 2005, la répression s'est beaucoup aggravée. La Police aux frontières
(PAF) dispose de plusieurs vedettes pour surveiller les eaux. Pour les
reconduite à la frontières, en plus de l'avion, ils disposent désormais de
bateaux. C'est un mouvement perpétuel : les Comoriens sont arrêtés,
renvoyés par bateau et reprennent aussitôt le kwassa pour revenir...
Libération a diffusé en octobre des images tournées à l'intérieur du
centre de rétention de Pamandzi qui montrent la surpopulation... C'est un
système totalement hypocrite. Les clandestins font l'économie de Mayotte :
ils font les boulots que personne ne veut faire, vivent dans des conditions
terribles... Comme c'est loin, tout cela est passé sous silence.
Ce manque d'information pourrait expliquer vos problèmes de
financement...
C'est très clair. Personne ne parle de ce qui se passe là-bas. Il y a une
désinformation carrément malhonnête de la part des médias. J'ai dû financer le
film par mes propres moyens via une association. Tourné en 2005, Un aller
simple pour Maoré a été diffusé sur France Ô en avril 2008.
Dans la première partie de votre documentaire, vous montrez les
conditions douteuses dans lesquelles Mayotte est restée rattachée à la
France...
La France a violé le droit international. Une loi internationale précise que la
décolonisation doit se faire en respectant les frontières du pays. La
décolonisation des Comores aurait du se faire en respectant la totalité du
territoire : le vote aurait dû concerner l'ensemble des quatre îles. Pour
conserver Mayotte, zone de passage stratégique, la France a dit "Mayotte a
choisi d'être français", évidemment puisqu'il y a avait eu des intimidations
violentes de la part des milices anti-indépendantistes. Le reste des Comores a
eu son indépendance. Depuis, l'ONU a condamné la France 21 fois. Petit à petit,
la France renforce sa main mise sur Mayotte. En mars prochain, la
départementalisation sera une étape supplémentaire. Mayotte deviendra un
département français...
Projection débat ce soir, le jeudi 6 et le 14 février à l'espace Saint-Michel (voir l'agenda)
Article paru dans L'Humanité du 4 février 2009
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