Garba Sangaré, 50 ans, travailleur jetable
Par Marie Barbier le lundi 16 février 2009, 07:00 - Expulsions - Lien permanent
REPORTAGE. Il sort de sa cellule les yeux fatigués, surpris
de trouver, en pleine nuit, un député au milieu du centre de rétention du
Palais de justice de Paris. Seuls ses cheveux poivre et sel trahissent son
âge : Garba Sangaré a 50 ans, dont dix-neuf passés en France.
Sans-papiers, arrêté le 3 février, il sait qu'il doit être expulsé par le vol
Air France Paris-Bamako ce dimanche à 16h40. Jean-Pierre Brard, député de
Montreuil (Seine-Saint-Denis) apparenté PCF, exerce son droit de visite
parlementaire, pour l'assurer de son soutien. Il est un peu moins d'une heure
du matin, dans la nuit de samedi à dimanche, quand il s'assoit face à Garba
Sangaré : "Monsieur, j'ai été informé que vous risquiez d'être expulsé
demain. Je suis intervenu pour vous auprès du préfet et du ministre de
l'Immigration. On va tout faire pour vous sortir de là".
Étrange rencontre nocturne, pendant laquelle Garba Sangaré raconte son
histoire, symptomatique du traitement réservé par la France à certains
immigrés : ici depuis 1990, il nettoie les halls d'immeubles HLM pour une
société de nettoyage. Licencié parce que sans-papiers, Garba Sangaré revient
quelques mois plus tard avec de faux papiers. "Le patron vous a licencié puis
repris sous une autre identité ? interroge Jean-Pierre Brard. Il vous
connaissait, c'est bien la preuve que ce patron est un voyou, c'est lui qui
devrait être ici et vous dehors, avec des papiers."
Originaire de la région de Kayes au Mali qui alimente en nombre les bataillons des travailleurs immigrés, Garba Sangaré y a laissé une femme et deux enfants, qu'il n'a revus qu'une seule fois en dix-neuf ans. Ses demandes de regroupement familial et de régularisation n'ont jamais abouti. Dernièrement, il avait constitué un dossier pour obtenir une carte de séjour par le travail, prévue par la circulaire Hortefeux, mais l'employeur n'a jamais rempli les promesses d'embauche... Chaque mois, Sangaré envoie au Mali l'argent qui fait vivre toute sa famille. Il dit : "J'ai fait des années ici, et je rentre comme ça sans argent, sans rien. Ca me choque, c'est la honte quand même". Un collègue a réussi à lui faire passer 50 euros, de quoi payer le train entre Bamako et Kayes.
Dehors une vingtaine de manifestants attendent dans le froid. "Son histoire est un exemple parfait du concept de travailleur jetable, soupire Muriel Wolfers du Réseau éducation sans frontière. Vous travaillez en France une vingtaine d'années et quand vous êtes usés, on vous jette". Et Jean-Pierre Brard d'ironiser : "Puisque Besson propose des papiers à ceux qui dénoncent leurs employeurs mafieux, moi je le dis : On tient le patron !".
Hier après-midi, alors qu'une manifestation était prévue à Roissy pour empêcher l'expulsion et que le député socialiste de La Courneuve Daniel Goldberg intervenait à son tour pour demander la libération de Sangaré, le cabinet du ministre Éric Besson nous informait de sa décision de "suspendre la mesure d'éloignement pour réexaminer le dossier". "C'est un premier acquis, a salué Jean-Pierre Brard. Une chance supplémentaire pour qu'une mesure d'humanité et de justice puisse s'imposer."
Article paru dans l'Humanité du 16 février
2009
Reportage photo : Frédéric Poussin




Commentaires
Garba Sangaré est sorti lundi 16 février du centre de rétention de l'île de la cité avec un titre de séjour provisoire. Ce dernier sera renouvelé si Garba Sangaré obtient une promesse d'embauche préalable à toute demande de régularisation par le travail. Le Réseau éducation sans frontières (RESF) et la CGT l'aide dans ses démarches.