Étrange rencontre nocturne, pendant laquelle Garba Sangaré raconte son histoire, symptomatique du traitement réservé par la France à certains immigrés : ici depuis 1990, il nettoie les halls d'immeubles HLM pour une société de nettoyage. Licencié parce que sans-papiers, Garba Sangaré revient quelques mois plus tard avec de faux papiers. "Le patron vous a licencié puis repris sous une autre identité ? interroge Jean-Pierre Brard. Il vous connaissait, c'est bien la preuve que ce patron est un voyou, c'est lui qui devrait être ici et vous dehors, avec des papiers."

Originaire de la région de Kayes au Mali qui alimente en nombre les bataillons des travailleurs immigrés, Garba Sangaré y a laissé une femme et deux enfants, qu'il n'a revus qu'une seule fois en dix-neuf ans. Ses demandes de regroupement familial et de régularisation n'ont jamais abouti. Dernièrement, il avait constitué un dossier pour obtenir une carte de séjour par le travail, prévue par la circulaire Hortefeux, mais l'employeur n'a jamais rempli les promesses d'embauche... Chaque mois, Sangaré envoie au Mali l'argent qui fait vivre toute sa famille. Il dit : "J'ai fait des années ici, et je rentre comme ça sans argent, sans rien. Ca me choque, c'est la honte quand même". Un collègue a réussi à lui faire passer 50 euros, de quoi payer le train entre Bamako et Kayes.

Dehors une vingtaine de manifestants attendent dans le froid. "Son histoire est un exemple parfait du concept de travailleur jetable, soupire Muriel Wolfers du Réseau éducation sans frontière. Vous travaillez en France une vingtaine d'années et quand vous êtes usés, on vous jette". Et Jean-Pierre Brard d'ironiser : "Puisque Besson propose des papiers à ceux qui dénoncent leurs employeurs mafieux, moi je le dis : On tient le patron !".

Hier après-midi, alors qu'une manifestation était prévue à Roissy pour empêcher l'expulsion et que le député socialiste de La Courneuve Daniel Goldberg intervenait à son tour pour demander la libération de Sangaré, le cabinet du ministre Éric Besson nous informait de sa décision de "suspendre la mesure d'éloignement pour réexaminer le dossier". "C'est un premier acquis, a salué Jean-Pierre Brard. Une chance supplémentaire pour qu'une mesure d'humanité et de justice puisse s'imposer."

Article paru dans l'Humanité du 16 février 2009
Reportage photo : Frédéric Poussin