Que reprochez-vous à l'appel d'offres du ministère de l'Immigration sur l'aide aux étrangers en rétention ?
La solution proposée par Brice Hortefeux pour nous mettre dehors est de découper le marché en lots. Au lieu d'en avoir un seul, il en a fait huit. Ces lots ne permettent pas une coordination nationale pourtant primordiale parce que les gens circulent beaucoup de centre à centre. Le service essentiel que rend la Cimade est d'appliquer les mêmes règles à Marseille, Bordeaux ou Lille. Entre l'Ordre de Malte, Forum réfugiés ou France Terre d'Asile ça ne se passera pas du tout de la même façon. Nous espérons que le nouveau ministre, Éric Besson, comprendra l'intérêt de conserver une mission nationale.

Ce marché représente quatre millions d'euros par an pour la Cimade. Y aura-t-il un plan social ?

Considérant que notre devoir était de continuer notre mission, nous avons sous-missionné sur tous les lots. Si nous n'en avons aucun, comme c'est probable, ce sera 80 licenciements. Pour l'instant la ligne de conduite de Brice Hortefeux était : "Rien pour la Cimade". C'est un rapport de force. Nous savons que c'est le président qui va décider. Tiendra-t-il compte des partis, syndicats et associations qui nous soutiennent°? Pour l'instant, les instructions dans les services sont : "On ne veut plus voir la Cimade".

Vous êtes l'association à abattre ?
Oui, c'est la guerre. Celle que nous a déclarée Brice Hortefeux est vraiment concrète. Dès qu'il est arrivé, la procédure d'habilitation de nos salariés par les préfectures a été prolongée. De quinze jours, elle est passée à six mois, voire un an ! Les moyens de blocage sont multiples. Il y a une tension très forte qui intervient tout les jours de manière brutale. En ce moment, nos camarades dans les centres ont une vie impossible. Les policiers leur disent : "Dans trois semaines, c'est fini, vous ne serez plus là".

Trop critique ?
Brice Hortefeux nous disait : "Vous critiquez le fonctionnement des centres avec mon argent, ça n'est pas tolérable". Au point que dans le premier appel d'offres, les associations avaient interdiction de donner des informations sur ce qu'elles voyaient. C'est une des raisons pour lesquelles il a été annulé par la justice. L'idée de base du gouvernement (pas partagée par tous, y compris par le premier ministre) est : "Il faut qu'on puisse expulser les étrangers librement. Une fois en centre de rétention, il n'est pas question de faire obstacle à l'application de la loi." Nous disons justement le contraire.

Vous rendez bientôt votre rapport annuel sur les centres et locaux de rétention administrative. Quel constat dressez-vous ?
Nous devrions finir le rapport en mars, mais ce qui est déjà sûr c'est que nous ne sommes pas d'accord avec les chiffres donnés par Brice Hortefeux dans son bilan. Qu'il s'agisse de la rétention ou de l'expulsion, ils ne sont pas bons. Je pense que la situation est plus grave que ne le laissait entendre le ministre. Le gouvernement persiste dans sa volonté de multiplier les moyens d'expulsion en augmentant le nombre des centres de rétention, en augmentant leur capacité et en essayant par tous les moyens d'expulser un nombre croissant de gens. On sait pour l'instant que pour cent personnes qui entrent en rétention, plus de cinquante en sortent libres, en moyenne dans les huit jours. Soit parce que les pays où on voudrait les expulser ne les reconnaissent pas, soit parce qu'ils ont des papiers en règle et n'ont donc rien à faire dans les centres.

Quelles seraient les alternatives possibles à l'enfermement des étrangers ?
Patrick Peugeot. Plus de la moitié des étrangers enfermés le sont à tort. C'est un problème de mettre ainsi les gens en prison pour rien. Combien de familles ont été mises en centre de rétention, enfants compris, contre les principes des conventions internationales signées par la France, sous prétexte de vérifier si on pouvait les expulser ? C'est tout à fait anormal. On peut très bien mettre les gens dans un hôtel, pas besoin de les mettre en prison, ils ne fuient pas ! La rétention devrait être exceptionnelle et quand l'expulsion est quasi certaine.

Vos détracteurs vous accusent de cautionner le système en intervenant à l'intérieur des centres. Que leur répondez-vous ?
Il faut bien qu'il y ait des gens à l'intérieur pour défendre les intérêts et les droits des étrangers retenus. Depuis 25 ans, le gouvernement fait des appels d'offres. Ceux qui disent que c'est scandaleux que la Cimade soit seule auraient pu postuler, or aucune association n'était candidate. Nous avons mis trois ans à convaincre le Secours catholique de venir travailler avec nous.

Comment appréhendez-vous le nouveau ministre Éric Besson ?
Avec le bénéfice du doute. Son objectif de 27 000 expulsions n'est pas un bon signe. C'est moins que 30 000, mais c'est la démarche qui est grave. Ce chiffre est ensuite transmis à toutes les préfectures, puis aux commissaires et ainsi de suite. Il y a des gendarmes au fin fond de la France à qui on demande "Vous avez expulsé combien d'étrangers cette année" ? C'est scandaleux.

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