"La guerre que nous a déclarée Brice Hortefeux est brutale"
Par Marie Barbier le mardi 24 février 2009, 08:00 - Rétention et zones d'attente - Lien permanent
ENTRETIEN. Ancien PDG d'un groupe mondial
d'assurances, Patrick Peugeot préside la Cimade depuis 2006. Cette association
œcuménique d'aide aux migrants et demandeurs d'asile est la seule, depuis 1984,
à pouvoir pénétrer dans les centres de rétention. Sa mission ? Apporter
aux étrangers enfermés dans l'attente d'une probable expulsion, une aide
juridique indispensable. Mais un décret publié en août par Brice Hortefeux,
ancien ministre de l'Immigration, sous prétexte de réformer le dispositif
d'aide aux personnes placées dans ces centres, met la Cimade sur la sellette.
Pour Patrick Peugeot, l'association paie ainsi durement les critiques émises
contre la politique d'enfermement et d'expulsion des étrangers menée tous
azimuts par le gouvernement.
Que reprochez-vous à l'appel d'offres du ministère de l'Immigration
sur l'aide aux étrangers en rétention ?
La solution proposée par Brice Hortefeux pour nous mettre dehors est de
découper le marché en lots. Au lieu d'en avoir un seul, il en a fait huit. Ces
lots ne permettent pas une coordination nationale pourtant primordiale parce
que les gens circulent beaucoup de centre à centre. Le service essentiel que
rend la Cimade est d'appliquer les mêmes règles à Marseille, Bordeaux ou Lille.
Entre l'Ordre de Malte, Forum réfugiés ou France Terre d'Asile ça ne se passera
pas du tout de la même façon. Nous espérons que le nouveau ministre, Éric
Besson, comprendra l'intérêt de conserver une mission nationale.
Ce marché représente quatre millions d'euros par an pour la Cimade.
Y aura-t-il un plan social ?
Considérant que notre devoir était de continuer notre mission, nous avons sous-missionné sur tous les lots. Si nous n'en avons aucun, comme c'est probable, ce sera 80 licenciements. Pour l'instant la ligne de conduite de Brice Hortefeux était : "Rien pour la Cimade". C'est un rapport de force. Nous savons que c'est le président qui va décider. Tiendra-t-il compte des partis, syndicats et associations qui nous soutiennent°? Pour l'instant, les instructions dans les services sont : "On ne veut plus voir la Cimade".
Vous êtes l'association à abattre ?
Oui, c'est la guerre. Celle que nous a déclarée Brice Hortefeux est vraiment
concrète. Dès qu'il est arrivé, la procédure d'habilitation de nos salariés par
les préfectures a été prolongée. De quinze jours, elle est passée à six mois,
voire un an ! Les moyens de blocage sont multiples. Il y a une tension
très forte qui intervient tout les jours de manière brutale. En ce moment, nos
camarades dans les centres ont une vie impossible. Les policiers leur
disent : "Dans trois semaines, c'est fini, vous ne serez plus là".
Trop critique ?
Brice Hortefeux nous disait : "Vous critiquez le fonctionnement des
centres avec mon argent, ça n'est pas tolérable". Au point que dans le premier
appel d'offres, les associations avaient interdiction de donner des
informations sur ce qu'elles voyaient. C'est une des raisons pour lesquelles il
a été annulé par la justice. L'idée de base du gouvernement (pas partagée par
tous, y compris par le premier ministre) est : "Il faut qu'on puisse
expulser les étrangers librement. Une fois en centre de rétention, il n'est pas
question de faire obstacle à l'application de la loi." Nous disons justement le
contraire.
Vous rendez bientôt votre rapport annuel sur les centres et locaux
de rétention administrative. Quel constat dressez-vous ?
Nous devrions finir le rapport en mars, mais ce qui est déjà sûr c'est que nous
ne sommes pas d'accord avec les chiffres donnés par Brice Hortefeux dans son
bilan. Qu'il s'agisse de la rétention ou de l'expulsion, ils ne sont pas bons.
Je pense que la situation est plus grave que ne le laissait entendre le
ministre. Le gouvernement persiste dans sa volonté de multiplier les moyens
d'expulsion en augmentant le nombre des centres de rétention, en augmentant
leur capacité et en essayant par tous les moyens d'expulser un nombre croissant
de gens. On sait pour l'instant que pour cent personnes qui entrent en
rétention, plus de cinquante en sortent libres, en moyenne dans les huit jours.
Soit parce que les pays où on voudrait les expulser ne les reconnaissent pas,
soit parce qu'ils ont des papiers en règle et n'ont donc rien à faire dans les
centres.
Quelles seraient les alternatives possibles à l'enfermement des
étrangers ?
Patrick Peugeot. Plus de la moitié des étrangers enfermés le sont à tort. C'est
un problème de mettre ainsi les gens en prison pour rien. Combien de familles
ont été mises en centre de rétention, enfants compris, contre les principes des
conventions internationales signées par la France, sous prétexte de vérifier si
on pouvait les expulser ? C'est tout à fait anormal. On peut très bien
mettre les gens dans un hôtel, pas besoin de les mettre en prison, ils ne
fuient pas ! La rétention devrait être exceptionnelle et quand l'expulsion
est quasi certaine.
Vos détracteurs vous accusent de cautionner le système en
intervenant à l'intérieur des centres. Que leur répondez-vous ?
Il faut bien qu'il y ait des gens à l'intérieur pour défendre les intérêts et
les droits des étrangers retenus. Depuis 25 ans, le gouvernement fait des
appels d'offres. Ceux qui disent que c'est scandaleux que la Cimade soit seule
auraient pu postuler, or aucune association n'était candidate. Nous avons mis
trois ans à convaincre le Secours catholique de venir travailler avec nous.
Comment appréhendez-vous le nouveau ministre Éric Besson
?
Avec le bénéfice du doute. Son objectif de 27 000 expulsions n'est pas un bon
signe. C'est moins que 30 000, mais c'est la démarche qui est grave. Ce chiffre
est ensuite transmis à toutes les préfectures, puis aux commissaires et ainsi
de suite. Il y a des gendarmes au fin fond de la France à qui on demande "Vous
avez expulsé combien d'étrangers cette année" ? C'est scandaleux.
Lire aussi :
Rétention : les associations saississent la justice
La Cimade en sursis
La Cimade déboutée