Peut-on exiger d'un clandestin qu'il dénonce son passeur ?
Par Marie Barbier le samedi 28 février 2009, 07:00 - Arrestations et rafles - Lien permanent
DEBAT. Pour ou contre la circulaire du ministre de l'Immigration Eric Besson qui propose des papiers aux clandestins qui dénonceront leur passeur ? Face à face entre le sociologue Smaïn Laacher et le sénateur UMP François-Noël Buffet.
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Dénoncez, vous aurez des papiers !
Smaïn Laacher : "Les passeurs ne sont pas tous des salauds"
Sociologue, chercheur au Centre d'étude
des mouvements sociaux (CNRS-EHESS). Auteur de Femmes invisibles, leurs
mots contre la violence et Le peuple des clandestins.
Éric Besson, ministre de l'Immigration, a signé le 5 février une
circulaire qui incite les clandestins à dénoncer leurs passeurs pour obtenir
des titres de séjour provisoires. Que lui reprochez-vous ?
D'abord l'effet d'annonce. Un responsable de haut niveau ne peut pas s'empêcher
quand il prend de nouvelles fonctions de promettre de faire ce que personne n'a
fait... Deuxièmement, la dénonciation de passeurs et la comparaison avec les
femmes battues relèvent d'une méconnaissance flagrante des deux phénomènes.
Éric Besson, qui visiblement ne connaît pas bien ces problèmes, aurait pu
d'abord y réfléchir et nommer un groupe d'experts. Une erreur monumentale de
perception est de confondre la cause et l'effet. On pense qu'en éradiquant les
passeurs, on éradiquera l'immigration clandestine...
Que recouvre la réalité du mot "passeur" ?
D'abord, il ne faut pas oublier que beaucoup de migrants se passent de
passeurs. La très grande majorité des gens qui se retrouvent dans les pays
européens sans document officiel sont entrés légalement. Dans les passeurs,
certains sont des salauds, d'autres pas. On peut être un coup passager et un
autre coup passeur. Il y a des filières internationales, extrêmement
organisées, souvent liées à des États. Police, militaires, fonctionnaires,
hommes d'affaire ont souvent partie liée à l'organisation de filières
importantes. Donc, qui s'agit-il de dénoncer exactement ? Une filière
internationale qui couvre tout le Moyen-Orient et fait de la prostitution, du
trafic de main d'œuvre, du trafic d'organe et du passage de clandestins ?
Le gouvernement turc, afghan, des milices somaliennes, des mafias
irakiennes ? Dans la réalité, les relations entre les passeurs et leurs
passagers sont souvent d'une extraordinaire complicité et ne peuvent pas être
réduites à une relation entre bourreau et victime. Il faudrait vraiment
déplacer le regard : souvent les bourreaux sont les institutions et les
états des pays qui rendent possible cette triste situation, et en premier lieu
tous les états autoritaires et corrompus d'Afrique, d'Amérique latine et
d'Asie.
La protection juridique offerte dans le cadre de la circulaire
est-elle suffisante ?
Si le droit devait protéger, on le saurait depuis longtemps ! Éric Besson
a pris l'exemple des femmes battues qui dénonçaient leur mari. Mais 80 % des
femmes ne dénoncent pas leur mari violent ! Par quel miracle un clandestin
sans document officiel, risquant l'expulsion, entrerait dans un commissariat et
irait dénoncer son passeur ? En soit, dénoncer des salauds je n'y vois
aucun inconvénient, mais il faut réfléchir aux conditions de cette dénonciation
et quelles sont les réelles protections que l'on peut accorder. Supposez qu'il
y ait 500 clandestins qui se précipitent en masse dans un commissariat et
dénoncent leur passeur. Où on les met ?
Que pensez-vous de la polémique soulevée par cette circulaire autour
de la délation ?
C'est un débat confus, plutôt sémantique et profondément moral. Dire
publiquement qu'il y a des gens méchants qui se font de l'argent sur le dos des
clandestins, c'est un point de vue abstrait, vu de haut. C'est une polémique
qui ne concerne que des gens qui sont relativement éloignés des problèmes.
Quelle solutions pour arrêter ces "salauds" ?
C'est une lutte infinie, qui ne s'arrêtera ni dans le temps, ni dans l'espace.
Il y aura toujours des gens qui voudront quitter leur pays sans autorisation.
Quand vous venez de loin et que vous ne connaissez pas le trajet, vous demandez
tout simplement de l'aide. Il y a toujours eu des gens pour aider à passer d'un
lieu à un autre illégalement : la résistance pendant la seconde guerre
mondiale, les mouvements révolutionnaires comme les mouvements
anticolonialistes ont utilisé des passeurs. Certains passeurs sont nobles,
d'autres ignobles. Vous ne pouvez pas demander au clandestin qui arrive à bon
port et qui aura entretenu des relations d'honnêteté avec son complice de le
dénoncer. Et puis le passage est un marché, ce n'est pas simplement une offre,
il y a une demande très importante. Quand le gars arrive à bon port sain et
sauf, celui qui l'a fait passer sera non seulement recommandable, mais aussi
recommandé. Ceux qui laissent tomber les gens en plein désert auront très
mauvaise réputation et pourront aussi subir des représailles.
François-Noël Buffet : "Combattre les filières qui vivent de la misère du monde"
Sénateur UMP du Rhône,
rapporteur de la commission d'enquête du sénat sur l'immigration clandestine en
2006.
Quelles ont été les conclusions de votre commission d'enquête sur
l'immigration clandestine ?
Une des conclusions flagrantes de cette commission était que la majorité des
clandestins venaient par l'intermédiaire de filières. Ils payent des sommes
parfois extravagantes à des réseaux très organisés et structurés qui leur font
miroiter des eldorados. Souvent ces clandestins sont sincères, ils fuient la
misère pour une vie meilleure, mais ils se font complètement embarquer par ces
filières mafieuses, complètement crapuleuses, qui vivent de la misère du monde.
Ces gens là sont certes clandestins, mais sont avant tout les victimes de ces
voyous. Cet esclavage nouveau est insupportable. Il faut combattre très
fortement ces filières qui profitent de la méconnaissance de personnes
fragiles.
Vous approuvez donc la circulaire du ministre de l'immigration qui
propose des papiers à ceux qui dénonceront leur passeur ?
L'idée de donner un titre de séjour et un accompagnement social à ceux qui
diront un tel m'a pris tant d'argent, ne me choque pas du tout. A partir du
moment où ils sont considérés comme des victimes d'un réseau mafieux. Je n'ai
pas d'états d'âme là dessus. Pour lutter contre les filières, on peut
multiplier les contrôles de police et les démantèlements des réseaux, mais il y
a aussi la protection des victimes. Et si en protégeant les victimes, on peut
aussi atteindre ces réseaux et les démanteler, il n'y a aucune raison de se
gêner pour le faire. Dans le même temps, il faut essayer de tarir la source de
ces réseaux clandestins. La question est : quelle valeur on essaye de
protéger ? Les réseaux mafieux qui profitent du système ou la personne
victime de ces escrocs ?
Cette circulaire pose la question des représailles, pour celui qui
dénonce ou pour sa famille restée au pays. Pensez-vous que la protection
juridique offerte par la loi est suffisante ?
Il faut rester ferme et ne pas se laisser impressionner par ces affaires de
représailles. Ca ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire attention. Mais il
faut être ferme par rapport à des gens qui menacent. C'est inacceptable. La loi
est la meilleure source de défense. Nous sommes dans un état de droit. Il faut
vraiment privilégier le témoignage sous X, c'est le meilleur moyen de protéger
celui qui va déposer plainte. Pour un certains nombre de violences comme les
viols ou les attentats aux mœurs, on peut déposer plainte de manière anonyme.
On ne peut pas demander à quelqu'un de dénoncer des crapules et le laisser dans
la nature tout seul s'il y a un risque quelconque.
D'après le sociologue Smaïn Laacher, certains états sont impliqués
dans ces filières d'immigration clandestines (lire ci-dessus). Ira t-on jusqu'à
poursuivre les états ?
Moi qui suis un profond républicain, par ailleurs avocat de profession, je dis
que si on doit aller jusque là, il faut y aller. A partir du moment où on est
convaincu qu'il faut défendre les victimes, il faut se donner les moyens
d'aller jusqu'au bout pour tarir toutes ces filières clandestines.
Les associations parlent de "prime à la délation" qu'en pensez-vous
?
C'est la disposition de l'article 40 du code pénal : celui qui a
connaissance d'un crime a l'obligation de le dénoncer. Ce n'est pas de la
délation de protéger des gens qui se sont fait avoir. Est-ce qu'on estime que
c'est scandaleux qu'un homme dénonce un escroc dont il a été la victime ?
C'est aussi une manière de tarir les filières d'immigration clandestine. Ce qui
est très important c'est le message qu'on leur envoie. Si ces filières savent
qu'il ne se passe rien, elles n'ont aucune raison d'arrêter et elles
continueront d'exploiter les gens. Si elles savent qu'on peut les identifier
alors elles s'arrêteront. Et c'est ça le but.
Et si toutes les personnes en situation irrégulière en France
dénoncent leur passeur...
On verra... Mais dans l'absolu, s'ils dénoncent leur passeur, on va faire
tomber tout un tas de réseaux de voyous, donc on peut imaginer que les autres
ne reviendront pas... S'ils savent que la personne qu'ils ont escroquée peut
les dénoncer, ça va les calmer. On peut espérer un vrai recul de ce type de
façon de faire à partir du moment où on explique qu'il y a des règles. Mais
c'est évident que l'immigration irrégulière existera toujours, l'objectif ici
c'est aussi de la limiter.
Articles parus dans l'Humanité du 28 février 2009
Commentaires
Voilà deux interviews dont les contenus se contredisent. J'ai sans doute du parti-pris, mais les explications données par Smaïn Laacher me paraissent plus honnêtes, plus nuancées et plus réalistes que celles avancées par François-Noël Buffet, qui évidemment défend l'UMP et le gouvernement, mais ne fait que répéter un blabla qu'on connaît déjà et véhiculer des clichés et des fausses promesses. Quant à l'Etat de droit dont il argue, qui peut encore faire semblant d'y croire ? S'il existait, ça se saurait...
A part ça ton blog est d'utilité publique, je le mets donc dans mes "liens". Bravo à toi et bonne continuation !
Je viens de lire l'article sur l'expulsion de Modibo, c'est inhumain, un jour la France aura des comptes à rendre à l'humanité pour toutes les violences faites aux immigrés et surtout pour toutes les violations des droits de l'homme.
C'est bête de croire que le gouvernement va aider le sans papiers qui dénoncera son passeur.Pourquoi rechercher les passeurs? Ils font du business comme les Français et autres européens en font en Afrique.Est -on obligé de faire le même business pour gagner sa vie?
Il faut que la France et les autres pays dévéloppés donnent les papiers aux immigrés des pays pauvres qui ne veulent pas leurs Sécu et autres avantages sociaux des gouvernements mais mettre aux service de l'europe leur force physique et intellectuelle.Qu'elle le fasse et les passeurs vont disparaitre et frontex aussi.
Pour moi, ce qui commence à devenir insupportable, c'est de ne parler des violences sexistes que lorsqu'il s'agit d'"étrangers". Comme par hasard. Je ne nie pas que ces violences existent dans toutes les cultures, sous toutes les lattitudes, et depuis toujours, mais c'est la façon de se débarrasser de ce problème sur les étrangers, surtout sur les musulmans, que je trouve écoeurant. Sachant à quel point les femmes françaises sont atteintes par la xénophobie, sachant le manque de structures d'accueil et de parole... car il ne faut surtout pas montrer que les hommes français sont des gens violents. Dans notre culture, les hommes sont gentils et prévenants. C'est connu. Ca se concrétise tous les jours d'aiileurs, et avec tout le monde.