Lire aussi :
Dénoncez, vous aurez des papiers !

Smaïn Laacher : "Les passeurs ne sont pas tous des salauds"

laacher.jpgSociologue, chercheur au Centre d'étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS). Auteur de Femmes invisibles, leurs mots contre la violence et Le peuple des clandestins.



Éric Besson, ministre de l'Immigration, a signé le 5 février une circulaire qui incite les clandestins à dénoncer leurs passeurs pour obtenir des titres de séjour provisoires. Que lui reprochez-vous ?
D'abord l'effet d'annonce. Un responsable de haut niveau ne peut pas s'empêcher quand il prend de nouvelles fonctions de promettre de faire ce que personne n'a fait... Deuxièmement, la dénonciation de passeurs et la comparaison avec les femmes battues relèvent d'une méconnaissance flagrante des deux phénomènes. Éric Besson, qui visiblement ne connaît pas bien ces problèmes, aurait pu d'abord y réfléchir et nommer un groupe d'experts. Une erreur monumentale de perception est de confondre la cause et l'effet. On pense qu'en éradiquant les passeurs, on éradiquera l'immigration clandestine...

Que recouvre la réalité du mot "passeur" ?
D'abord, il ne faut pas oublier que beaucoup de migrants se passent de passeurs. La très grande majorité des gens qui se retrouvent dans les pays européens sans document officiel sont entrés légalement. Dans les passeurs, certains sont des salauds, d'autres pas. On peut être un coup passager et un autre coup passeur. Il y a des filières internationales, extrêmement organisées, souvent liées à des États. Police, militaires, fonctionnaires, hommes d'affaire ont souvent partie liée à l'organisation de filières importantes. Donc, qui s'agit-il de dénoncer exactement ? Une filière internationale qui couvre tout le Moyen-Orient et fait de la prostitution, du trafic de main d'œuvre, du trafic d'organe et du passage de clandestins ? Le gouvernement turc, afghan, des milices somaliennes, des mafias irakiennes ? Dans la réalité, les relations entre les passeurs et leurs passagers sont souvent d'une extraordinaire complicité et ne peuvent pas être réduites à une relation entre bourreau et victime. Il faudrait vraiment déplacer le regard : souvent les bourreaux sont les institutions et les états des pays qui rendent possible cette triste situation, et en premier lieu tous les états autoritaires et corrompus d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie.

La protection juridique offerte dans le cadre de la circulaire est-elle suffisante ?
Si le droit devait protéger, on le saurait depuis longtemps ! Éric Besson a pris l'exemple des femmes battues qui dénonçaient leur mari. Mais 80 % des femmes ne dénoncent pas leur mari violent ! Par quel miracle un clandestin sans document officiel, risquant l'expulsion, entrerait dans un commissariat et irait dénoncer son passeur ? En soit, dénoncer des salauds je n'y vois aucun inconvénient, mais il faut réfléchir aux conditions de cette dénonciation et quelles sont les réelles protections que l'on peut accorder. Supposez qu'il y ait 500 clandestins qui se précipitent en masse dans un commissariat et dénoncent leur passeur. Où on les met ?

Que pensez-vous de la polémique soulevée par cette circulaire autour de la délation ?
C'est un débat confus, plutôt sémantique et profondément moral. Dire publiquement qu'il y a des gens méchants qui se font de l'argent sur le dos des clandestins, c'est un point de vue abstrait, vu de haut. C'est une polémique qui ne concerne que des gens qui sont relativement éloignés des problèmes.

Quelle solutions pour arrêter ces "salauds" ?
C'est une lutte infinie, qui ne s'arrêtera ni dans le temps, ni dans l'espace. Il y aura toujours des gens qui voudront quitter leur pays sans autorisation. Quand vous venez de loin et que vous ne connaissez pas le trajet, vous demandez tout simplement de l'aide. Il y a toujours eu des gens pour aider à passer d'un lieu à un autre illégalement : la résistance pendant la seconde guerre mondiale, les mouvements révolutionnaires comme les mouvements anticolonialistes ont utilisé des passeurs. Certains passeurs sont nobles, d'autres ignobles. Vous ne pouvez pas demander au clandestin qui arrive à bon port et qui aura entretenu des relations d'honnêteté avec son complice de le dénoncer. Et puis le passage est un marché, ce n'est pas simplement une offre, il y a une demande très importante. Quand le gars arrive à bon port sain et sauf, celui qui l'a fait passer sera non seulement recommandable, mais aussi recommandé. Ceux qui laissent tomber les gens en plein désert auront très mauvaise réputation et pourront aussi subir des représailles.


François-Noël Buffet : "Combattre les filières qui vivent de la misère du monde"

BuffetSénateur UMP du Rhône, rapporteur de la commission d'enquête du sénat sur l'immigration clandestine en 2006.




Quelles ont été les conclusions de votre commission d'enquête sur l'immigration clandestine ?
Une des conclusions flagrantes de cette commission était que la majorité des clandestins venaient par l'intermédiaire de filières. Ils payent des sommes parfois extravagantes à des réseaux très organisés et structurés qui leur font miroiter des eldorados. Souvent ces clandestins sont sincères, ils fuient la misère pour une vie meilleure, mais ils se font complètement embarquer par ces filières mafieuses, complètement crapuleuses, qui vivent de la misère du monde. Ces gens là sont certes clandestins, mais sont avant tout les victimes de ces voyous. Cet esclavage nouveau est insupportable. Il faut combattre très fortement ces filières qui profitent de la méconnaissance de personnes fragiles.

Vous approuvez donc la circulaire du ministre de l'immigration qui propose des papiers à ceux qui dénonceront leur passeur ?
L'idée de donner un titre de séjour et un accompagnement social à ceux qui diront un tel m'a pris tant d'argent, ne me choque pas du tout. A partir du moment où ils sont considérés comme des victimes d'un réseau mafieux. Je n'ai pas d'états d'âme là dessus. Pour lutter contre les filières, on peut multiplier les contrôles de police et les démantèlements des réseaux, mais il y a aussi la protection des victimes. Et si en protégeant les victimes, on peut aussi atteindre ces réseaux et les démanteler, il n'y a aucune raison de se gêner pour le faire. Dans le même temps, il faut essayer de tarir la source de ces réseaux clandestins. La question est : quelle valeur on essaye de protéger ? Les réseaux mafieux qui profitent du système ou la personne victime de ces escrocs ?

Cette circulaire pose la question des représailles, pour celui qui dénonce ou pour sa famille restée au pays. Pensez-vous que la protection juridique offerte par la loi est suffisante ?
Il faut rester ferme et ne pas se laisser impressionner par ces affaires de représailles. Ca ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire attention. Mais il faut être ferme par rapport à des gens qui menacent. C'est inacceptable. La loi est la meilleure source de défense. Nous sommes dans un état de droit. Il faut vraiment privilégier le témoignage sous X, c'est le meilleur moyen de protéger celui qui va déposer plainte. Pour un certains nombre de violences comme les viols ou les attentats aux mœurs, on peut déposer plainte de manière anonyme. On ne peut pas demander à quelqu'un de dénoncer des crapules et le laisser dans la nature tout seul s'il y a un risque quelconque.

D'après le sociologue Smaïn Laacher, certains états sont impliqués dans ces filières d'immigration clandestines (lire ci-dessus). Ira t-on jusqu'à poursuivre les états ?
Moi qui suis un profond républicain, par ailleurs avocat de profession, je dis que si on doit aller jusque là, il faut y aller. A partir du moment où on est convaincu qu'il faut défendre les victimes, il faut se donner les moyens d'aller jusqu'au bout pour tarir toutes ces filières clandestines.

Les associations parlent de "prime à la délation" qu'en pensez-vous ?
C'est la disposition de l'article 40 du code pénal : celui qui a connaissance d'un crime a l'obligation de le dénoncer. Ce n'est pas de la délation de protéger des gens qui se sont fait avoir. Est-ce qu'on estime que c'est scandaleux qu'un homme dénonce un escroc dont il a été la victime ? C'est aussi une manière de tarir les filières d'immigration clandestine. Ce qui est très important c'est le message qu'on leur envoie. Si ces filières savent qu'il ne se passe rien, elles n'ont aucune raison d'arrêter et elles continueront d'exploiter les gens. Si elles savent qu'on peut les identifier alors elles s'arrêteront. Et c'est ça le but.

Et si toutes les personnes en situation irrégulière en France dénoncent leur passeur...
On verra... Mais dans l'absolu, s'ils dénoncent leur passeur, on va faire tomber tout un tas de réseaux de voyous, donc on peut imaginer que les autres ne reviendront pas... S'ils savent que la personne qu'ils ont escroquée peut les dénoncer, ça va les calmer. On peut espérer un vrai recul de ce type de façon de faire à partir du moment où on explique qu'il y a des règles. Mais c'est évident que l'immigration irrégulière existera toujours, l'objectif ici c'est aussi de la limiter.

Articles parus dans l'Humanité du 28 février 2009