Besson fait ses classes à Tijuana
Par Marie Barbier le jeudi 5 mars 2009, 07:00 - Dans le monde - Lien permanent
ENTRETIEN. Yvon Le Bot, sociologue spécialiste de l'Amérique latine et directeur de recherche au CNRS, réagit à la visite d'Eric Besson aux États-Unis et au Mexique. Quelque jours avant la visite de Nicolas Sarkozy, le ministre de l'Immigration se rend aujourd'hui à la frontière entre ces deux pays pour y "observer les dispositifs mis en place afin de lutter contre l'immigration illégale". A San Diego, Eric Besson visitera notamment le mur en construction pour empêcher le passage des clandestins, avant de se rendre à Tijuana, pour rencontrer associations et chercheurs.
La frontière
américano-mexicaine peut-elle être un exemple pour la France ?
Certainement pas ! Les politiques d'immigration des États-Unis et de la
France ne sont pas comparables. La frontière des États-Unis avec le Mexique est
longue de 3200 kilomètres, il faudrait comparer avec les frontières de
l'Europe. Mais l'UE n'a pas de réelle politique d'immigration.
Y a t-il des idées du modèle américain qui seraient importables en
France ?
Le gouvernement Sarkozy a déjà calqué sa politique sur celle des États-Unis
dans le domaine de l'éducation et de la recherche. Besson va sans doute
chercher des recettes. Mais à la différence du ministre français, les
États-Unis, même s'ils pratiquent une politique extrêmement répressive,
considèrent les travailleurs immigrés comme une richesse...
N'est-ce pas inquiétant qu'Éric Besson aille étudier le mur qui
sépare les États-Unis du Mexique ?
Le mur est choquant et indéfendable, mais ce projet est une galéjade, dans les
oubliettes du congrès depuis deux ans. Le mur ne représente qu'une partie de la
réalité. Il n'empêche pas des millions de passages chaque année. Il s'agit
davantage d'une manière de dissuader que d'un mur infranchissable. Ce qui se
passe au Sud de l'Europe n'est pas plus joli que ce qui se passe au Sud des
États-Unis, loin de là. Il y a plus de morts à nos frontières qu'à celles des
États-Unis.
Barack Obama va t-il infléchir la politique migratoire des
États-Unis ?
Certainement. Obama a été élu grâce aux votes multiraciaux, comme on dit aux
États-Unis. Les Latinos, en particulier les jeunes, ont voté massivement pour
lui : 66°%°! Il faut se rappeler l'énorme mouvement des Latinos en 2006,
le plus grand mouvement social de l'histoire des États-Unis, certainement
influent sur le vote Obama. On peut s'attendre à une politique de
régularisations modulées. Dans la situation de crise actuelle, Obama ne peut
pas non plus changer complètement de politique, mais elle sera beaucoup plus
favorable que ne l'était la précédente.
Quels impacts la crise va t-elle avoir sur les migrations
?
Il y a déjà des effets énormes aux États-Unis sur les migrations, en
particulier latinos. Des secteurs entiers sont en récession. Les "remesas"
(envois de fond) refluent très nettement, ce qui a des conséquences sur
l'économie de pays comme le Mexique, dont c'est la deuxième source de revenus.
On n'a pas assisté encore à des retours ou à des renvois massifs de migrants à
cause de la crise. Mais il y a moins de départs. Les gens sont moins tentés
d'aller chercher du boulot aux États-Unis. Beaucoup plus que le mur, la crise
est un facteur qui risque d'empêcher la migration. On contourne toujours les
murs. Quand on a la possibilité de gagner dix fois plus aux États-Unis qu'au
Mexique, où l'emploi est sinistré, on tente le coup. Mais si au bout, il n'y a
ni emploi, ni possibilité de faire vivre sa famille, on ne part pas.
Le Mexique, comme les pays au Sud de l'Europe, est utilisé comme un
pays tampon...
Oui, le Mexique a une politique d'expulsions à l'égard des Centres-américains
souvent plus brutale que celle des États-Unis à l'égard des Mexicains. Comme la
Libye et le Maroc sont en train de le faire avec leurs propres migrants. Dans
le Sud du Mexique : les expulsions sont très brutales avec des violences
de toutes sortes sur les migrants, du vol jusqu'au viol. C'est absolument
dantesque. Si Besson veut prendre modèle sur les Mexicains, on peut craindre le
pire.