Centres de rétention, les citoyens s'en mêlent
Par Marie Barbier le mardi 10 mars 2009, 10:28 - Enfermement - Lien permanent
"Ne nous laissez pas isolés et dans le
silence." Le 14 février, une vingtaine de retenus du Centre de rétention
administrative (CRA) de Palaiseau (Essonne) se mettent en grève de la faim pour
crier leur colère. Un mode d'action devenu presque banal dans ces centres où
sont retenus les sans-papiers dans l'attente de leur expulsion. Mais cette
fois-ci, le cri d'alarme a franchi les murs de cette "prison pour étrangers".
"Ca se passe sous nos yeux, dans notre ville. On s'est dit : "Que peut-on
faire de l'extérieur?", raconte le Palaisien Serge Guichard (PCF et Collectif
Gauche antilibérale unie). Après quelques réunions entre partis de gauche,
associations et simples soutiens, une cinquantaine de premiers volontaires
décident de créer un observatoire citoyen du CRA de Palaiseau. Depuis la
semaine dernière, ils visitent les retenus deux fois par semaine. Alors que la
situation dans les CRA est chaque jour un peu plus explosive ; que la
Cimade, seule association habilitée à y entrer, est sur la sellette, cette
initiative pourrait mettre en débat un droit de regard sur les lieux
d'enfermement des étrangers.
Enfermer plus pour
expulser plus
Il existe actuellement vingt-six CRA en France (quatre sont en construction),
où sont "retenus", selon les euphémismes du langage officiel, les "étrangers en
situation irrégulière" dans l'attente de leur "éloignement du territoire". Ces
centres sont devenus un maillon indispensable dans la politique de quotas
d'expulsions mise en place par Nicolas Sarkozy depuis 2005. Il faut enfermer
plus, pour expulser plus... 35 008 "retenus" en 2007 (35 % de plus qu'en 2004),
dont 242 enfants, pourtant inexpulsables. "Avec la course aux chiffres, nous
voyons arriver de nouveaux types de retenus, confirme Caroline Martin, de la
Cimade. Des familles, mais aussi des malades avec des pathologies mentales et
des travailleurs, arrêtés directement sur les chantiers, qui arrivent au CRA en
bleu de travail".
Les mystères de Vincennes...
Conséquences directes de cette industrialisation de la rétention :
automutilations, tentatives de suicides, incendies, révoltes sont quasi
quotidiens. Chaque mois a désormais son centre incendié : Bordeaux en
janvier, Toulouse en février... L'incendie du centre de Vincennes en juin
dernier a toutefois marqué un tournant. Le 21 juin 2008, suite à la mort d'un
retenu, une révolte éclate : le plus gros CRA de France part en fumée.
Réponse du gouvernement : répression et désinformation. Les huit
sans-papiers mis en examen au lendemain de l'incendie sont toujours en
détention préventive à Fresnes. Quant aux circonstances de la mort de Salem
Souli, à l'origine de la révolte, elles ne sont toujours pas élucidées. Son
corps a été rapatrié en toute discrétion en Tunisie en juillet. Son ex-compagne
et son fils de 13 ans, qui n'avaient plus de contacts avec la victime, ont
appris sa mort par hasard au mois d'octobre. Début janvier, ils ont porté
plainte, entre autre pour rétention d'information et homicide involontaire par
manquements aux obligations de sécurité. "Cette affaire est révélatrice de ce
qui se passe en rétention, note Mouhieddine Cherbib, de la Fédération des
Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR) qui s'est constituée
partie civile. On nous dit "Circulez y'a rien à voir". Mais à l'intérieur, ces
gens n'acceptent pas d'être mis en prison alors qu'ils n'ont rien fait !"
Silence, on enferme...
Dans ce contexte, la mise à l'écart de la Cimade inquiète. Très critique
vis-à-vis de la politique d'enfermement, l'association œcuménique d'entraide
pourrait être remplacée par des associations qui n'auront peut-être pas le même
souci de témoigner... "Alors que l'Europe a adopté la directive retour qui
monte à dix huit mois la durée de rétention, il faut de la transparence sur ce
qui se passe dans ces centres, souligne Claire Rodier, de Migreurop. Début
février, l'association a lancé une campagne pour exiger un droit de regard sur
les lieux d'enfermement. Ce qui pose question, poursuit Claire Rodier, c'est la
place que prend la rétention dans la gestion des flux migratoire. On est en
train de banaliser complètement un système qui crée de l'horreur."
Article paru dans l'Humanité du 10 mars 2009, avec une interview de Sophie Baylac, de la Cimade sur les effets pathogènes de la rétention et des témoignages de retenus