Une de l'Humanité du 10 mars 2009Enfermer plus pour expulser plus
Il existe actuellement vingt-six CRA en France (quatre sont en construction), où sont "retenus", selon les euphémismes du langage officiel, les "étrangers en situation irrégulière" dans l'attente de leur "éloignement du territoire". Ces centres sont devenus un maillon indispensable dans la politique de quotas d'expulsions mise en place par Nicolas Sarkozy depuis 2005. Il faut enfermer plus, pour expulser plus... 35 008 "retenus" en 2007 (35 % de plus qu'en 2004), dont 242 enfants, pourtant inexpulsables. "Avec la course aux chiffres, nous voyons arriver de nouveaux types de retenus, confirme Caroline Martin, de la Cimade. Des familles, mais aussi des malades avec des pathologies mentales et des travailleurs, arrêtés directement sur les chantiers, qui arrivent au CRA en bleu de travail".

Les mystères de Vincennes...
Conséquences directes de cette industrialisation de la rétention : automutilations, tentatives de suicides, incendies, révoltes sont quasi quotidiens. Chaque mois a désormais son centre incendié : Bordeaux en janvier, Toulouse en février... L'incendie du centre de Vincennes en juin dernier a toutefois marqué un tournant. Le 21 juin 2008, suite à la mort d'un retenu, une révolte éclate : le plus gros CRA de France part en fumée. Réponse du gouvernement : répression et désinformation. Les huit sans-papiers mis en examen au lendemain de l'incendie sont toujours en détention préventive à Fresnes. Quant aux circonstances de la mort de Salem Souli, à l'origine de la révolte, elles ne sont toujours pas élucidées. Son corps a été rapatrié en toute discrétion en Tunisie en juillet. Son ex-compagne et son fils de 13 ans, qui n'avaient plus de contacts avec la victime, ont appris sa mort par hasard au mois d'octobre. Début janvier, ils ont porté plainte, entre autre pour rétention d'information et homicide involontaire par manquements aux obligations de sécurité. "Cette affaire est révélatrice de ce qui se passe en rétention, note Mouhieddine Cherbib, de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR) qui s'est constituée partie civile. On nous dit "Circulez y'a rien à voir". Mais à l'intérieur, ces gens n'acceptent pas d'être mis en prison alors qu'ils n'ont rien fait !"

Silence, on enferme...
Dans ce contexte, la mise à l'écart de la Cimade inquiète. Très critique vis-à-vis de la politique d'enfermement, l'association œcuménique d'entraide pourrait être remplacée par des associations qui n'auront peut-être pas le même souci de témoigner... "Alors que l'Europe a adopté la directive retour qui monte à dix huit mois la durée de rétention, il faut de la transparence sur ce qui se passe dans ces centres, souligne Claire Rodier, de Migreurop. Début février, l'association a lancé une campagne pour exiger un droit de regard sur les lieux d'enfermement. Ce qui pose question, poursuit Claire Rodier, c'est la place que prend la rétention dans la gestion des flux migratoire. On est en train de banaliser complètement un système qui crée de l'horreur."

Article paru dans l'Humanité du 10 mars 2009, avec une interview de Sophie Baylac, de la Cimade sur les effets pathogènes de la rétention et des témoignages de retenus