"Il y a un avant et un après la création du ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale"
Par Marie Barbier le vendredi 3 avril 2009, 07:00 - Livres, films, musiques... - Lien permanent
ENTRETIEN. L'ouvrage collectif 'Cette France-là' décrypte la politique migratoire de Nicolas Sarkozy de mai 2007 à juin 2008. Augmentation des quotas d'expulsions, valorisation de l'immigration professionnelle "choisie", renforcement de l'autorité préfectorale.... Emmanuelle Cosse, l'une des auteurs de l'ouvrage, rédactrice en chef du mensuel Regards, analyse les transformations dans la politique d'immigration choisie par Sarkozy.
Y a-t-il une véritable rupture dans la politique migratoire de
Nicolas Sarkozy ?
Le mot "rupture" est un peu fort, mais une innovation, c'est certain. Par
exemple, l'autonomie donnée aux préfets est totalement nouvelle. Le
renforcement de l'autorité préfectorale est la clef de voûte de la mise en
œuvre de la politique de Nicolas Sarkozy. Les préfets sont aussi davantage
contrôlés : leur action est quantifiée. On se souvient qu'en septembre
2007, Brice Hortefeux convoque les préfets qui ne remplissent pas leurs quotas
d'expulsions. Dans sa lettre de mission à Brice Hortefeux, Nicolas Sarkozy
expose toute sa politique : augmenter les objectifs de reconduite à la
frontières, l'immigration choisie plutôt que subie, etc. Cela démontre un
véritable changement dans la conception même de la politique.
En quoi la création du ministère de l'Immigration et de l'Identité
nationale marque un tournant dans la politique migratoire de la France
?
Le rapprochement entre identité nationale et immigration est inédit. Le nom de
ce ministère signifie que le contrôle de l'immigration va permettre de protéger
l'identité nationale. C'est un discours extrêmement violent. Il y a un avant et
un après la création du ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale.
Entre mai 2007 et juillet 2008, le discours sur l'immigration est omniprésent
chez Sarkozy. Il l'utilise pour mettre en œuvre son volontarisme, comme la
preuve de sa capacité à agir.
Dans Cette France-là, vous concluez justement à
l'irrationalité économique de cette politique...
Nicolas Sarkozy insiste sur l'aspect rationnel et pragmatique de sa
politique : il faut en arrêter avec l'immigration subie, faire le tri
entre les étrangers et donner des droits à ceux qui répondent à nos besoins. La
seule chose que nous démontre Sarkozy c'est qu'il remplit ses objectifs de
reconduites à la frontière. Où est la rationalité économique là dedans ?
A-t-on fait un ratio coût sur les expulsions - coût sur la destruction des
familles ? En plus du côté humain intolérable de cette politique,
économiquement, ce n'est ni viable, ni rationnel. La politique d'expulsions se
révèle extrêmement coûteuse pour mettre dehors des personnes qui produisent des
richesses en France. Le mouvement des travailleurs sans-papiers le prouve. Ces
gens, qui demandent à être reconnus, travaillent ici depuis dix ou quinze ans,
ils sont une des clefs de voûte de l'économie française.
Brice Hortefeux justifiait sa politique d'expulsions par un
avertissement donné aux pays de départ. Ces menaces sont-elles efficaces
?
Depuis les années 1970, les politiques de fermetures des frontières n'ont
jamais montré leur capacité à juguler l'immigration. Elles sont totalement
inefficaces. L'accent mis sur les préfectures et les policiers pour qu'ils
expulsent plus a eu une certaine efficacité : plus de personnes ont été
expulsées. Mais ce sont principalement des migrants roumains et bulgares, qui
peuvent entrer librement puisqu'ils sont ressortissants communautaires. On fait
passer leur renvoi pour des expulsions. La politique d'expulsions a un effet
sur les sans-papiers, qui vivent encore plus dans la précarité, mais ça ne joue
certainement pas sur les flux. Les immigrés continueront à venir en France tant
qu'on aura besoin d'eux, quelque soient les politiques. Même le rapport Attali
dénonçait cette politique de fermeture des frontières. La France a besoin d'une
main d'œuvre apportée par les flux migratoires. Cette politique a aussi un
effet sur nous, en tant que citoyen français détenteur de l'identité nationale.
Car c'est bien au nom de notre identité qu'on fait cette politique. Cela
n'interroge pas assez les politiques, c'est pour les interpeller que nous avons
écrit ce livre.
Comment expliquez-vous le peu de réactions associatifs et politiques
face à cette politique migratoire ?
Il y a un tournant en 2004 avec la création du Réseau éducation sans frontières
(RESF) qui sort des réseaux militants habituels. Les militants de RESF ne se
rassemblent pas autour d'une idéologie partisane, mais pour défendre le
sans-papiers qui habite à côté de chez eux. Sinon quand on regarde à gauche,
seuls Les verts ont développé un discours sur l'immigration depuis longtemps.
Où sont les socialistes sur les questions migratoires depuis trois ans ?
Il faut rappeler la nullité et l'inconsistance du programme de Ségolène Royal
en 2007, qui rejoint même celui de Nicolas Sarkozy sur certains points... On
peut espérer que la nouvelle équipe aura une autre politique. La gauche
socialiste est gênée aux entournures sur ces questions. Elle part du présupposé
que les classes populaires sont contre un discours d'ouverture sur
l'immigration. Alors qu'on ne l'a jamais essayé ! La gauche de gauche est
un peu en train de bouger. Le discours de la LCR va rarement au delà de
l'exploitation des sans-papiers. Le Parti communiste a un engagement assez
fort, notamment législatif, sur l'immigration. Mais on ne l'a pas entendu très
fortement pour dénoncer l'ampleur de cette politique dans sa globalité. Mais il
est vrai que les Verts, le PCF et le NPA n'ont pas les mêmes marges de
manœuvres que le PS pour se faire entendre.
Article paru (version écourtée) dans l'Humanité du 3 avril
Lire aussi :
Un pavé noir dans la politique migratoire de la France
Commentaires
Il faudra, maintenant qu'elle est aux affaires qu'Emanuelle Cosse mette en adéquation la politique menée avec les luttes qui l'ont portée au Conseil Regional.
Première épreuve : la visite d'un collectif de mal loges en colere dans les locaux du Conseil Regional Ile de France aujourd'hui même
La parole de ces mal-logés est ici :
http://mal-logesencolere.20minutes-...