Y a-t-il une véritable rupture dans la politique migratoire de Nicolas Sarkozy ?
Le mot "rupture" est un peu fort, mais une innovation, c'est certain. Par exemple, l'autonomie donnée aux préfets est totalement nouvelle. Le renforcement de l'autorité préfectorale est la clef de voûte de la mise en œuvre de la politique de Nicolas Sarkozy. Les préfets sont aussi davantage contrôlés : leur action est quantifiée. On se souvient qu'en septembre 2007, Brice Hortefeux convoque les préfets qui ne remplissent pas leurs quotas d'expulsions. Dans sa lettre de mission à Brice Hortefeux, Nicolas Sarkozy expose toute sa politique : augmenter les objectifs de reconduite à la frontières, l'immigration choisie plutôt que subie, etc. Cela démontre un véritable changement dans la conception même de la politique.

En quoi la création du ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale marque un tournant dans la politique migratoire de la France ?
Le rapprochement entre identité nationale et immigration est inédit. Le nom de ce ministère signifie que le contrôle de l'immigration va permettre de protéger l'identité nationale. C'est un discours extrêmement violent. Il y a un avant et un après la création du ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Entre mai 2007 et juillet 2008, le discours sur l'immigration est omniprésent chez Sarkozy. Il l'utilise pour mettre en œuvre son volontarisme, comme la preuve de sa capacité à agir.

Dans Cette France-là, vous concluez justement à l'irrationalité économique de cette politique...
Nicolas Sarkozy insiste sur l'aspect rationnel et pragmatique de sa politique : il faut en arrêter avec l'immigration subie, faire le tri entre les étrangers et donner des droits à ceux qui répondent à nos besoins. La seule chose que nous démontre Sarkozy c'est qu'il remplit ses objectifs de reconduites à la frontière. Où est la rationalité économique là dedans ? A-t-on fait un ratio coût sur les expulsions - coût sur la destruction des familles ? En plus du côté humain intolérable de cette politique, économiquement, ce n'est ni viable, ni rationnel. La politique d'expulsions se révèle extrêmement coûteuse pour mettre dehors des personnes qui produisent des richesses en France. Le mouvement des travailleurs sans-papiers le prouve. Ces gens, qui demandent à être reconnus, travaillent ici depuis dix ou quinze ans, ils sont une des clefs de voûte de l'économie française.

Brice Hortefeux justifiait sa politique d'expulsions par un avertissement donné aux pays de départ. Ces menaces sont-elles efficaces ?
Depuis les années 1970, les politiques de fermetures des frontières n'ont jamais montré leur capacité à juguler l'immigration. Elles sont totalement inefficaces. L'accent mis sur les préfectures et les policiers pour qu'ils expulsent plus a eu une certaine efficacité : plus de personnes ont été expulsées. Mais ce sont principalement des migrants roumains et bulgares, qui peuvent entrer librement puisqu'ils sont ressortissants communautaires. On fait passer leur renvoi pour des expulsions. La politique d'expulsions a un effet sur les sans-papiers, qui vivent encore plus dans la précarité, mais ça ne joue certainement pas sur les flux. Les immigrés continueront à venir en France tant qu'on aura besoin d'eux, quelque soient les politiques. Même le rapport Attali dénonçait cette politique de fermeture des frontières. La France a besoin d'une main d'œuvre apportée par les flux migratoires. Cette politique a aussi un effet sur nous, en tant que citoyen français détenteur de l'identité nationale. Car c'est bien au nom de notre identité qu'on fait cette politique. Cela n'interroge pas assez les politiques, c'est pour les interpeller que nous avons écrit ce livre.

Comment expliquez-vous le peu de réactions associatifs et politiques face à cette politique migratoire ?
Il y a un tournant en 2004 avec la création du Réseau éducation sans frontières (RESF) qui sort des réseaux militants habituels. Les militants de RESF ne se rassemblent pas autour d'une idéologie partisane, mais pour défendre le sans-papiers qui habite à côté de chez eux. Sinon quand on regarde à gauche, seuls Les verts ont développé un discours sur l'immigration depuis longtemps. Où sont les socialistes sur les questions migratoires depuis trois ans ? Il faut rappeler la nullité et l'inconsistance du programme de Ségolène Royal en 2007, qui rejoint même celui de Nicolas Sarkozy sur certains points... On peut espérer que la nouvelle équipe aura une autre politique. La gauche socialiste est gênée aux entournures sur ces questions. Elle part du présupposé que les classes populaires sont contre un discours d'ouverture sur l'immigration. Alors qu'on ne l'a jamais essayé ! La gauche de gauche est un peu en train de bouger. Le discours de la LCR va rarement au delà de l'exploitation des sans-papiers. Le Parti communiste a un engagement assez fort, notamment législatif, sur l'immigration. Mais on ne l'a pas entendu très fortement pour dénoncer l'ampleur de cette politique dans sa globalité. Mais il est vrai que les Verts, le PCF et le NPA n'ont pas les mêmes marges de manœuvres que le PS pour se faire entendre.

Article paru (version écourtée) dans l'Humanité du 3 avril

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