"Il faut abroger l'article L.622-1"
Par Marie Barbier le mercredi 8 avril 2009, 10:00 - Solidarité - Lien permanent

ENTRETIEN. Nathalie Ferré est enseignante-chercheuse en
droit
privé et membre du bureau du Groupe d’information et de soutien des immigrés
(GISTI).
Comme dans le film de Philippe Lioret, Welcome, un homme peut-il
être mis en examen pour avoir logé un sans-papiers ?
Nathalie Ferré. Oui, cette histoire est très crédible. Généralement, l’affaire
s’arrête après l’interpellation et la mise en garde à vue. Il est rare que la
justice aille jusqu’au bout du processus de condamnation. Quand l’affaire va
jusqu’au pénal, le plus souvent, le juge reconnaît la condamnation mais
dispense de peine. La justice ne veut pas perdre la face : elle considère
que le délit est constitué mais qu’il n’est pas utile que cette condamnation
s’accompagne de sanctions pénales. Mais, outre ce délit d’aide au séjour L.
622-1 du CESEDA (Code d’entrée et de séjour des étrangers et droit d’asile -
NDLR), il y a plein d’autres infractions dans le Code pénal sur la base
desquels les personnes solidaires sont inquiétées et condamnées : entrave
à la circulation des aéronefs, rébellion, outrage à agent…
Que reprochez-vous à l’article L. 622-1 du CESEDA ?
Ses éléments constitutifs sont très peu exigeants. En 1945, l’esprit de la loi
était de mettre à l’abri les humanitaires. Mais, depuis le milieu des années
1990 et le durcissement de la politique d’immigration, ce délit est sorti des
tiroirs pour inquiéter les associations. Même les conjoints, normalement
protégés, sont parfois poursuivis à l’occasion de leur projet de mariage.
Quelle que soit la façon dont on encadre ce délit, il y aura toujours des
dérapages. Notre position est de l’abroger entièrement plutôt que de bricoler
autour.
Pourtant le ministre de l’Immigration Éric Besson affirme qu’il en a
besoin pour lutter contre les passeurs…
Des outils existent déjà dans le Code pénal qui permettent de poursuivre et de
condamner ceux qui font véritablement commerce de la misère humaine. Des
distinctions méritent, du reste, d’être faites sur les passeurs. Si le ministre
veut poursuivre ceux qui ont un comportement hautement répréhensible (traite,
exploitation, proxénétisme), il peut, par exemple, utiliser l’article 225-1 du
Code pénal qui punit la traite des êtres humains de sept ans d’emprisonnement
et de 150 000 euros d’amende. Ensuite, il y a ceux qui organisent des passages
pour payer leur propre passage. Peut-être que si les réfugiés pouvaient
demander l’asile où ils veulent, ce phénomène n’existerait pas. Ces réfugiés
érythréens ou irakiens n’ont pas fui leur pays pour des raisons de confort.
Est-ce vraiment répréhensible d’aider quelqu’un à fuir les persécutions ?
Même contre une rétribution somme toute proportionnelle à la prise de
risque ? Une réflexion pourrait être menée sur ces comportements.
D’après la loi de finances 2009, il existe des quotas d’arrestations
des « aidants ». Avez-vous ressenti une pression particulière des forces
de l’ordre ?
Déjà, je remarque que le gouvernement ne dit pas qu’il doit arrêter 5 500
passeurs, mais 5 500 « aidants », ce qui nourrit volontairement une
certaine confusion. Car ce terme d’« aidant » n’est pas une notion
juridique ; il est associé à un malade ou une famille pour désigner ceux
qui accompagnent, entourent, soutiennent… Cela signifie bien qu’on peut
poursuivre des personnes qui agissent dans un but humanitaire. D’autre part, il
s’agit d’objectifs chiffrés d’arrestations, pas de poursuites. L’objectif est
clair : il faut montrer que la police fait son travail.
Vous êtes pour l’abrogation totale de l’article L. 622-1, pourtant
vous soutenez les propositions de loi qui proposent son
aménagement…
La proposition de loi socialiste n’abroge pas tout le dispositif juridique.
Elle vise à supprimer le délit de solidarité en ajoutant comme élément
constitutif à l’infraction « à titre onéreux ». Une pétition des
associations soutient cette proposition, qui constitue un moindre mal. Si
l’aspect lucratif est ajouté, il est vrai que les associations, les militants,
les bénévoles ne seront plus condamnés. Ça ne signifie pas qu’ils seront à
l’abri des interpellations…
Y a-t-il des chances que cette proposition de loi aboutisse
?
Nous surfons sur la vague Welcome. Si on agit de façon coordonnée, la
proposition de loi et l’action devant les palais de justice, nous pourrons
peut-être créer un courant favorable dans l’opinion publique pour que
suffisamment de députés, notamment UMP, acceptent de voter cette proposition de
loi. On nous répète depuis des années que ce délit sert à poursuivre les
passeurs : pourquoi ne pas l’inscrire dans le texte ?
Interview publiée dans l'Humanité du 8 avril 2009
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