"Si Besson ne veut poursuivre que les passeurs, que la loi le dise"
Par Marie Barbier le jeudi 30 avril 2009, 07:00 - Solidarité - Lien permanent
ENTRETIEN. Le Parti socialiste présente aujourd'hui à l'Assemblée nationale sa proposition de loi pour supprimer définitivement le "délit de solidarité". Le film Welcome de Philippe Lioret l'avait mis en lumière avec brio : l'article L.622-1 du Code des étrangers (Ceseda) permet de poursuivre en justice toute personne qui aide - ou tente même de le faire - un sans-papiers. Près de 16 000 personnes ont signé la pétition des "délinquants solidaires" qui demande l'arrêt des poursuites contre ceux qui aident à titre humanitaire. En attendant la proposition du groupe communiste déposée au sénat, les Socialistes défendent aujourd'hui la leur à l'Assemblée. Pour son rapporteur, Daniel Goldberg le gouvernement a déjà perdu la bataille de l'opinion.
Cela fait
71 ans que cette loi existe. Pourquoi la changer maintenant ?
Daniel Goldberg. Cette loi a été écrite en 1938 dans un contexte
particulier : en pleine guerre d'Espagne, ceux qui aidaient les réfugiés
espagnols à venir en France devaient être poursuivis et condamnés. On peut se
demander pourquoi, y compris sous les gouvernements de gauche, cette loi n'a
pas été modifiée. Parce que ce qui pose problème aujourd'hui, c'est la
politique du chiffre mise en place par Nicolas Sarkozy quand il était ministre
de l'intérieur (2003, NDLR). Cette politique fait peser une épée de Damoclès au
dessus de la tête des aidants potentiels°: bénévoles associatifs, familles,
travailleurs sociaux... Ce débat est aussi revenu au moment de la directive
européenne de novembre 2002 qui différencie d'un côté l'aide à l'entrée et au
transit et de l'autre l'aide au séjour. Cette directive proposait des
exemptions que les pays choisissaient ou non de traduire dans leurs droits
nationaux. Le choix de Nicolas Sarkozy a été de refuser toutes les exemptions
ou presque. Celles qui figurent dans l'article L.622-4 sont celles que les
députés de gauche avaient réussi à faire passer et qui concernent ceux qui
aident une personne en danger de mort.
Quel est le contenu de votre proposition de loi ?
On se calque sur cette directive européenne, en différenciant l'aide à l'entrée
de l'aide au séjour. Nous proposons d'ajouter dans l'article L.622-1 que ne peuvent être poursuivis que
ceux qui aident au séjour « à titre onéreux ». Quelqu'un qui aide sans
contrepartie doit être exempté de poursuites. Par ailleurs, nous proposons
d'ajouter dans l'article L.622-4 l'exemption de poursuites pour toute personne
qui agit pour préserver la dignité ou l'intégrité physique d'un étranger.
Pourquoi ne pas demander l'abrogation totale de l'article L.622-1
?
Nous avons souhaité écrire une proposition qui puisse être votée par tous les
républicains, quoiqu'on pense par ailleurs de la politique du chiffre menée par
ce gouvernement. Ce qui m'intéresse ce n'est pas d'écrire la loi la plus
parfaite possible, mais d'écrire un texte qui puisse être voté par des députés
de la majorité. Ce qui a été rédigé avec cette proposition de loi vaut
abrogation du L.622-1 dans le sens où on le souhaite, c'est à dire de
différencier les passeurs des non passeurs. Éric Besson dit qu'il ne veut
sanctionner que les passeurs, alors écrivons une loi qui dise cela°! Même un
élève de CM2 quand il lit la loi constate qu'elle vise "tout personne" et pas
uniquement les passeurs.
Cette proposition a t-elle de chances d'être votée ?
Honnêtement, le climat n'est pas favorable. Suite au rejet de la loi Hadopi
(faute de députés UMP dans l'hémicycle le 9 avril - NDLR), il y a un serrage de
boulons dans les rangs de la majorité. Je ne sais pas ce que donnera ce vote,
mais je sais que même si cette proposition de loi est rejetée, le gouvernement,
la majorité et Éric Besson auront perdu. On a démontré que le délit de
solidarité n'est pas un mythe. J'ai l'impression que le gouvernement va même
refuser de passer à la discussion et renvoyer en commission. Le gouvernement
refuse de discuter au fond du problème. Alors qu'une œuvre de fiction recueille
un fort assentiment, que 70 % des Français, dans un sondage récent, disent
qu'il faut écrire la loi pour ne pas pénaliser les bénévoles, si la seule
réponse du gouvernement est : "on ferme la porte à double tour",
numériquement c'est peut être la majorité qui aura gagné, mais ceux qui
souhaitent la suppression du délit de solidarité auront marqué un point.
Article paru dans l'Humanité du 30 avril