"L'arrêt du Conseil d'État nous donne raison"
Par Marie Barbier le vendredi 5 juin 2009, 07:00 - Rétention et zones d'attente - Lien permanent
INTERVIEW. Depuis dix mois, les associations de défense des étrangers et le ministère de l'Immigration s'opposent frontalement. En cause : le décret du 22 août 2008 qui réforme l'aide juridique auprès des sans-papiers enfermés dans les Centres de rétention administrative (CRA). Alors que la semaine dernière, le tribunal administratif annulait in extremis la signature des contrats entre le ministère et six associations, un arrêt du Conseil d'État rendu mercredi rejette l'annulation du décret demandé par plusieurs associations, dont la Cimade. Des décisions contradictoires ? Le point avec laurent Giovannoni, secrétaire général de la Cimade.
La décision du Conseil d'État apparaît comme un
gros revers pour la Cimade...
Pas du tout. C'est un arrêt de compromis. Certes, le Conseil d'État n'annule
pas le décret, mais il interprète et encadre précisément ce que doit être la
mission d'assistance aux étrangers en rétention et il valide ce que nous disons
depuis des mois ainsi que la décision du juge des référés (qui a annulé les
contrats le 30 mai dernier, NDLR). Le Conseil d'État donne des éléments
essentiels sur ce que doit être la mission des associations auprès des
étrangers retenus. Pour lui, cette mission "ne se limite pas à l'information
des étrangers mais comprend également l'aide à l'exercice de leurs droits".
Le Conseil d'État juge aussi qu'une seule "personne morale" peut
intervenir par centre, ce que vous contestiez...
Le Conseil d'État dit que ce n'est pas illégal. Il ne nous donne pas raison,
mais ne nous donne pas tort non plus, il laisse la porte ouverte. Nous allons
demander au ministère de modifier ce passage pour que plusieurs associations
puissent travailler ensemble dans un même centre de rétention, ce que le décret
interdit. Même si on est un peu déçus que le Conseil d'État n'annule pas ce
point, ce n'est pas du tout un mauvais arrêt, au contraire.
Éric Besson s'est pourtant félicité de la décision du Conseil d'État
qui, selon lui, "clôt définitivement le débat juridique".
Il ne clôt pas le débat juridique puisqu'il reste encore la décision sur le
fond du tribunal administratif (TA) qui peut annuler l'appel d'offres et les
contrats. Nous aussi, nous voulons sortir du débat juridique pour ouvrir la
porte de la négociation. Il est nécessaire de sortir de cet affrontement par
recours interposés, maintenant discutons. Depuis un an, la porte de la
concertation, de la négociation et de la discussion est fermée. Si on peut
sortir du débat juridique tant mieux. A condition que ça permette d'ouvrir une
vraie négociation entre ministère et associations pour mettre en œuvre une
véritable assistante juridique en rétention, dans la complémentarité des
associations et pas dans la concurrence.
Après la décision du tribunal administratif, Éric Besson a dû
prolonger de trois mois la mission de la Cimade en rétention. Comment se sont
passées les négociations avec le ministère ?
Nous en sommes encore au stade des discussions, pas de la négociation. Le
ministère a prolongé d'office notre mission, pour se couvrir juridiquement. Ca
n'enlève rien à la signature d'un avenant que nous allons maintenant discuter.
Le président de la Cimade (Patrick Peugeot , NDLR) a rendez-vous avec le
ministre la semaine prochaine, nous en saurons plus. Ce sont des modalités
pratiques : sur le fond, on assume nos responsabilités en continuant
d'aider les étrangers dans les centres. La porte de la discussion est en train
de s'ouvrir.
La bataille juridique était-elle la seule option pour lutter contre
cette réforme ?
Non, ça n'était pas la seule solution, mais pour négocier encore fallait-il
être deux ! Pourquoi avons-nous attendu le 22 octobre pour déposer un
recours ? Parce que depuis août, on a tout fait pour dire au
ministère : "Le dispositif ne va pas, modifions-le". On s'est retrouvé
face à un mur. On préfère toujours le dialogue aux batailles juridiques.
Maintenant, on a bon espoir que le gouvernement entendra la nécessité de
discuter plutôt que de s'envoyer des recours. Nous n'avons pas changé d'un iota
depuis un an : nous voulons la complémentarité entre associations, pas la
concurrence et une mission qui soit de défense des droits et pas seulement
d'information. L'arrêt du Conseil d'État nous donne raison sur le contenu de la
mission. Sur le reste, il renvoie ministère et associations en disant "Je ne
tranche pas, à vous de trouver les modalités de discussion".