M'Hamed Naïmi porte sur lui sa bonne éducation. Discret, ce jeune marocain de vingt-quatre ans n'est pas du genre à s'épancher. Il maîtrise pourtant parfaitement le Français, que ses parents parlaient à la maison. Lorsqu'il raconte son parcours, M'Hamed pulvérise un à un les stéréotypes sur les migrants. Comme la majorité des sans-papiers, le jeune homme n'est pas arrivé en France en risquant sa vie à bord d'une embarcation de fortune, mais par avion, en toute légalité, avec un visa touristique. Il ne fuit pas non plus toute la misère du monde, mais vient d'une famille de la classe moyenne marocaine de six enfants°: père avocat et mère surveillante générale de lycée. Et toc pour les clichés.

M'Hamed Naïmi n'a pas non plus fantasmé l'hexagone comme terre d'accueil. En 2006, il a vingt et un ans et étudie la comptabilité à la fac de Rabat. Ces études ne le passionnent pas. Il plaque tout, au grand dam de ses parents, et part à Dijon avec un visa touristique de six mois. Il connaît bien la capitale de la Bourgogne, où il passe ses étés depuis qu'il est petit. Une partie de sa famille y vit. Il y restera trois ans. "J'aime bien comment les gens vivent en France" dit-il avec nonchalance. C'est avec cette même insouciance que M'Hamed a vécu en France en situation irrégulière. "Je suis allé à la préfecture pour renouveler mon visa, j'ai été très mal accueilli, je n'y suis pas retourné". Clandestin, M'Hamed ne vit pas pour autant caché, il se fait des amis et travaille vaguement pour un oncle. C'est dans un bar qu'il rencontre Jennifer l'été dernier. Elle travaille de nuit et élève seule sa petite fille. "Elle m'a plu tout de suite, se souvient-il. On s'est aimé dès le premier jour." Rapidement, il emménage chez elle, la petite l'appelle Papa. Avec l'empressement des amours débutantes, ils parlent mariage et déposent un dossier en mairie.

Dès lors, le rêve vire au cauchemar. Un fonctionnaire zélé de la mairie de Dijon craignant un "mariage de complaisance" comme les appellent le ministre, transmet le dossier au procureur. M'Hamed et Jennifer sont convoqués au commissariat. Le 3 avril au matin, alors que le mariage est prévu le 11, M'Hamed, qui dort chez un ami, est embarqué menottes aux poings par trois policiers. Il passe 24 heures en garde à vue avant d'être transféré au centre de rétention de Lyon. "Une prison, se souvient le jeune homme qui a perdu son ton insouciant, avec des femmes et des enfants. On mange à heures fixes, on dort à heures fixes. C'est chacun pour sa peau." Presque tous les jours, Jennifer fait les deux heures de trajet pour venir le voir. Quinze jours après son arrivée, alors que son nom n'apparaît pas au tableau des départs, un policier s'approche de M'Hamed. "Tu pars ce soir". Il est 16 heures. A 18 heures, on le met dans un avion, entouré de deux policiers. Il ne proteste pas, par peur des poursuites. Le soir même, M'Hamed est à Casablanca au Maroc. Ses parents l'attendent à l'aéroport, en larmes.

Depuis M'Hamed tue le temps en passant son permis poids lourds. Jennifer est venue le voir en mai, ils se sont fiancés. En attendant son procès en septembre, les tourtereaux ne voient pas très bien comment s'en sortir. Elle ne veut pas faire sa vie au Maroc, lui a conscience que revenir en France va être un parcours du combattant. Elle : "Ca devient difficile. Combien de temps on va pouvoir s'aimer à distance ? C'est pas tenable..." Lui : "Je voulais juste me marier, avoir une vie normale."

Article paru dans l'Humanité du 10 juin
Photo : Frédéric Poussin

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