4h45. Le doute s’insinue parmi les journalistes, de plus en plus nombreux. « Et si ce n’était pas pour aujourd’hui ? » s’inquiète l’un d’eux.

5H38. Un surréaliste appel du muezzin résonne dans le noir. Ruée de caméras vers la mosquée, une cabane de fortune à l’intérieur de laquelle tapis et bougies ont été posés. Le migrant qui appelle à la première prière de la journée est filmé par une vingtaine de caméras.

6h. Hurlant dans un mégaphone, un Afghan fait le tour de la jungle. « Je leur explique que la police va venir et qu’il fait se réveiller, la jungle est finie ». Les migrants, tout juste réveillés, se pressent près du feu, l’air hagard, emmitouflés dans des couvertures. Le jour se lève.

6h57. Alors que la jungle est encerclée par les forces de l’ordre, plusieurs centaines de migrants se serrent, en silence, derrière une banderole sur laquelle on peut lire : « the jungle is our house » (la jungle est notre maison). Les mines sont graves, les regards inquiets. Beaucoup sont incroyablement jeunes.

7h35. Il fait totalement jour quand policiers, gendarmes et CRS pénètrent en nombre à l’intérieur du camp, entourés par une nuée de caméras. Rapidement, ils encerclent le groupe de migrants, auxquels se sont joints plusieurs dizaine de militants No border qui hurlent : « No nation, stop déportation ». Des mouvements secouent violemment le groupe. Un migrant s’évanouie. Des cris fusent. La confusion est totale. Par petits groupes, les Afghans sont écartés de la foule par les policiers. Les plus jeunes pleurent. L’un d’entre eux, inconsolable, sanglote violemment dans les bras de Sylvie Copyans, elle aussi en pleurs : « Vous êtes fiers de vous ? crie t-elle à l’intention des policiers. Ce sont des gamins ! » Plusieurs bénévoles sont en larmes.

8h. « 68, 69.. » Derrière la mosquée, un policier compte les Afghans. Au total, 278 migrants, dont 132 mineurs, ont été interpellés. Deux hélicoptères survolent en permanence le campement. Les mineurs sont séparés des adultes. « Groupe 6 vous faites une colonne » hurle un CRS. Une file de migrants se met en marche. Direction les parkings de l’autre côté du sous bois. Des dizaines de bus les attendent pour emmener les adultes en centres de rétention et les mineurs en foyers.

8h40. Les journalistes sont évacués vers les sorties. La zone est bouclée par les forces de l’ordre. En tout 500 policiers, gendarmes et CRS auront été mobilisés. Sylvie Copyans de l’association Salam dénonce une opération « complètement disproportionnée » : « Y’avait plein de gamins à l’intérieur, les traiter comme ça, c’est infâme. Tout ça pour un coup médiatique… »

11h. Lors d’une conférence de presse, Eric Besson se félicite du bon déroulement d’une opération qui « ne vise pas les migrants eux-mêmes mais la logistiques des passeurs ». Le ministre de l’Immigration ne cache pas que la question du retour forcé vers l’Afghanistan est à l’étude : « pour ceux qui continuent de refuser ces propositions, nous envisageons une procédure de retour contraint dans le pays d’origine ». Et d’ajouter : « D’autres pays européens le font déjà et ce sont de grandes démocraties ». Une concertation serait en cours avec les ministères de la Défense et des Affaires étrangères.

13h. Le bruit des tronçonneuses résonnent dans la jungle. Trois jours seront nécessaires pour vider entièrement le terrain selon la société Carpentier, recrutée pour l’occasion. « On doit tout mettre à nu, explique David Sagnard de cette entreprise calaisienne. Nous avons trois bulldozers, trois pelles hydrauliques et une quinzaine de camions pour tout envoyer à la déchetterie. » Il ne doit rester que du sable. Prix estimé : entre 30 et 40 000 euros. Lors de sa conférence de presse, Eric Besson avait estimé que le coût de l’opération serait « limité » : « les policiers mobilisés par définition leur salaire leur a été versés. Je ne connait pas précisément (le coût), mais il ne parait pas très important »

13h25. Arrivée d’Eric Besson dans la jungle. Une cinquantaine de journalistes l’entourent. Une pelle mécanique abat les cabanes, qui tombent comme des châteaux de cartes. De la mosquée, il ne reste que les fondations. Le ministre se félicite qu’elle ait fait l’objet d’un traitement particulier : la cabane a été détruite à mains nues et pas à coup de bulldozer. En revanche, le mausolée que les migrants avaient érigé en hommage à l’un des leurs, assassiné l’an dernier, devrait tomber sous les coups de pelleteuses. Personne n’ira pleurer sur la fin de ce campement sordide, mais la violence de la destruction est stupéfiante. Quelques heures auparavant, ces morceaux de taules étaient le seul refuge de centaines de personnes. Dans l’après-midi, les réactions pleuvaient qui dénonçaient une « opération médiatico-policière » (PCF) , « honteuse pour notre pays » (Noël Mamère, les Verts) et un « acte totalement inhumain qui ne règlera pas le problème » (Martine Aubry, PS).