Les images sont floues, mais pas assez pour qu’on ne puisse pas voir l’inimaginable : des ouvriers en baskets et capuche, un simple gilet jaune fluo sur le dos, portant à même la tête des plaques de béton (de 30 à 70 kg) et maniant le goudron en fusion avec des gants de jardinage... Quand il a vu la vidéo, Hervé Goix, de la CGT, en a eu « les larmes aux yeux » : « C’était viscéral. Voir des gens travailler comme ça, en 2009... Sans casque, ni chaussures de sécurité, maniant des produits toxiques et brûlants. Un travail de forçat. » Depuis lundi, vingt-trois de ces salariés ont rejoint le mouvement de grève et d’occupation des travailleurs sans papiers pour exiger leur régularisation. « On en a marre de travailler comme ça, souffle Sékou, Malien de trente-quatre ans, en France depuis 2001. Ils profitent de nous parce qu’on est sans-papiers. On travaille parfois douze heures d’affilée, sans pause, pour 80 euros la nuit. »

Les salariés assurent que la société Asten qui les embauchait savait pertinemment qu’ils étaient en situation irrégulière. Mais du donneur d’ordres au sous-traitant, chacun se repasse la patate chaude... À la direction de la RATP, on répond qu’une enquête interne est en cours et qu’une procédure d’audit a été lancée sur la société prestataire Asten. « Vous imaginez bien que la RATP, entreprise publique, ne va pas cautionner que des gens non régularisés travaillent dans l’enceinte du métro. » Elle n’a pas non plus cautionné que ces salariés occupent le dépôt de la rue Championnet à Paris. Mardi soir, la RATP a fait appel aux forces de l’ordre pour déloger les grévistes qui occupaient le local... Chez le sous-traitant Asten, le responsable des relations extérieures, Jean Lamy, assure avec dédain : « Il n’y a pas de grève à Asten. Aucun de nos salariés n’est en situation irrégulière. Nous faisons appel à des sociétés d’intérim, comme Manpower ou Adecco, qui nous attestent la régularité du personnel mis à notre disposition. Nous ne sommes pas l’employeur de ce personnel intérimaire. »

« Tous coupables ! » répond le syndicaliste Hervé Goix face à ces stratégies de désistement. « Tous ont leur part de responsabilité. La RATP n’a pas employé des sans-papiers en direct, mais elle a fait appel au sous-traitant le moins cher, qui, lui-même, a voulu sa part de beurre, etc. Au final, on arrive à l’embauche de sans-papiers. C’est ça, la concurrence libre et non faussée ! » Depuis lundi, le mouvement de grève et d’occupation des travailleurs sans papiers ne cesse de grossir : hier, ils étaient déjà 3 300 grévistes réunis autour de trente piquets de grève dans la région parisienne.

Article publié dans l'Humanité du 16 octobre 2009