Métro, boulot, exploitation
Par Marie Barbier le vendredi 16 octobre 2009, 09:00 - Travailleurs en lutte - Lien permanent
« Y a pas de soleil sous la terre... » chantait Gainsbourg, qui s’imaginait en poinçonneur des Lilas. Sous terre, les gars qu’on croise et qu’on ne regarde pas, ce sont aussi ces salariés sans papiers qui, la nuit venue, rénovent les stations de métro parisiennes. Pour être vus, ils se sont filmés avec un appareil photo numérique, en train de travailler. C’était l’été dernier, à la station de métro Porte-de-Saint-Ouen.
Les images sont floues, mais pas assez pour qu’on ne puisse pas voir l’inimaginable : des ouvriers en baskets et capuche, un simple gilet jaune fluo sur le dos, portant à même la tête des plaques de béton (de 30 à 70 kg) et maniant le goudron en fusion avec des gants de jardinage... Quand il a vu la vidéo, Hervé Goix, de la CGT, en a eu « les larmes aux yeux » : « C’était viscéral. Voir des gens travailler comme ça, en 2009... Sans casque, ni chaussures de sécurité, maniant des produits toxiques et brûlants. Un travail de forçat. » Depuis lundi, vingt-trois de ces salariés ont rejoint le mouvement de grève et d’occupation des travailleurs sans papiers pour exiger leur régularisation. « On en a marre de travailler comme ça, souffle Sékou, Malien de trente-quatre ans, en France depuis 2001. Ils profitent de nous parce qu’on est sans-papiers. On travaille parfois douze heures d’affilée, sans pause, pour 80 euros la nuit. »
Les salariés assurent que la société Asten qui les embauchait savait pertinemment qu’ils étaient en situation irrégulière. Mais du donneur d’ordres au sous-traitant, chacun se repasse la patate chaude... À la direction de la RATP, on répond qu’une enquête interne est en cours et qu’une procédure d’audit a été lancée sur la société prestataire Asten. « Vous imaginez bien que la RATP, entreprise publique, ne va pas cautionner que des gens non régularisés travaillent dans l’enceinte du métro. » Elle n’a pas non plus cautionné que ces salariés occupent le dépôt de la rue Championnet à Paris. Mardi soir, la RATP a fait appel aux forces de l’ordre pour déloger les grévistes qui occupaient le local... Chez le sous-traitant Asten, le responsable des relations extérieures, Jean Lamy, assure avec dédain : « Il n’y a pas de grève à Asten. Aucun de nos salariés n’est en situation irrégulière. Nous faisons appel à des sociétés d’intérim, comme Manpower ou Adecco, qui nous attestent la régularité du personnel mis à notre disposition. Nous ne sommes pas l’employeur de ce personnel intérimaire. »
« Tous coupables ! » répond le syndicaliste Hervé Goix face à ces stratégies de désistement. « Tous ont leur part de responsabilité. La RATP n’a pas employé des sans-papiers en direct, mais elle a fait appel au sous-traitant le moins cher, qui, lui-même, a voulu sa part de beurre, etc. Au final, on arrive à l’embauche de sans-papiers. C’est ça, la concurrence libre et non faussée ! » Depuis lundi, le mouvement de grève et d’occupation des travailleurs sans papiers ne cesse de grossir : hier, ils étaient déjà 3 300 grévistes réunis autour de trente piquets de grève dans la région parisienne.
Article publié dans l'Humanité du 16 octobre 2009