Plus que deux jours avant le ramadan. Et toujours rien. Dépité, Arouna Traoré soupire : « On craint de le faire ici. » Ses bras balaient le long couloir où des matelas ont été installés. Dix mois déjà que les vingt-cinq travailleurs sans papiers de Plus Net occupent, jour et nuit, les locaux de leur entreprise de nettoyage à Montreuil. Arouna aurait bien fait le mois de jeûne dehors, libre et victorieux. Ses tout nouveaux papiers en main. Mais le patron n’a pas jugé bon de revenir de vacances pour payer la taxe permettant sa régularisation.

Il faut traverser le bouillonnant quartier de la Croix-de-Chavaux à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et se perdre dans les rues désertes qui l’entourent pour trouver Plus Net, au rez-de-chaussée d’un immeuble de quatre étages. La devanture anonyme a été redécorée. Drapeau rouge cégétiste, photos et banderoles : « Solidarité aux Plus Net en grève depuis le 21 octobre 2008 qui demandent la régularisation. » Chaleur estivale oblige, les grévistes se sont installés sur la chaussée, dans des fauteuils de cinéma donnés par un voisin. « Bon courage les garçons ! » clame une riveraine en passant. « Les soutiens sont incroyables, confirme Arouna. Sans eux, on n’aurait pas tenu aussi longtemps. Certains se sont mis à la nourriture africaine pour nous faire à manger ! Ils nous apportent un soutien financier et moral indispensable. » Dix mois que les grévistes n’ont pas touché de salaire…

21 octobre, à l’aube. Vingt-cinq salariés envahissent les locaux de Plus Net. Ils sont mauritaniens, maliens ou sénégalais. Et travaillent avec des faux papiers pour l’entreprise de nettoyage. Depuis janvier, les négociations engagées pour obtenir leur régularisation par le travail n’ont pas abouti. Leur employeur refuse toujours de payer la taxe à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII, anciennement ANAEM) qui leur permettrait d’obtenir une carte de séjour « salarié ». « On a même proposé de payer nous-mêmes les 900 euros par salarié, il ne veut rien entendre », soupire Arouna. La société Plus Net, créée en 2005, est spécialisée dans le nettoyage des chantiers et travaille presque exclusivement pour Bouygues Bâtiment. Tous ses salariés décrivent des conditions de travail abjectes : contrats de 86 heures par mois pour 195 heures réellement travaillées, journées de travail qui peuvent dépasser les 24 heures d’affilée et salaires de misère. Selon Arouna, un salarié de Plus Net sur dix travaillerait avec de faux papiers. Lui-même a payé sa fausse carte de séjour 200 euros : « Les faux papiers, c’est pas un crime. On le fait pour travailler, pas pour voler. On est obligé, c’est comme ça que ça marche. »

Sourire au coin des lèvres, Arouna égrène la liste des chantiers qu’il a nettoyés : le palace du Fouquet’s sur les Champs-Élysées, l’hôpital du Val-de-Grâce, le Lido ou encore la salle Pleyel. Entré par la petite porte, il connaît par coeur ces lieux fréquentés par les puissants. L’hypocrisie de la situation le fait moyennement rire : « L’hôtel Fouquet’s, j’ai essayé d’y retourner après les travaux, on m’a demandé mes papiers à l’entrée… J’ai pas pu entrer alors que je connais le bâtiment par coeur, du sous-sol à la suite présidentielle. » Ironie de l’histoire, c’est sur les Champs-Élysées qu’Arouna rencontre le mouvement social. Sur la devanture du Bistro romain flottent les drapeaux de la CGT et de Droits Devant, qui ont lancé en mai 2008 un mouvement inédit de grèves et d’occupation pour obtenir la régularisation des travailleurs sans papiers. À Montreuil, les salariés de Plus Net prennent contact avec la CGT locale qui les aide à lancer leur propre mouvement. Arouna est rapidement élu délégué des grévistes. Fort en gueule ? Pas vraiment. L’homme est plutôt du genre timide et réservé. Mais, explique Richard Delumbee, secrétaire de l’union locale CGT de Montreuil qui suit le mouvement depuis ses débuts, « Arouna est le seul qui ne soit ni peul ni soninké (ethnies d’Afrique de l’Ouest - NDLR). Ils l’ont élu de façon que l’équilibre soit respecté. C’est très intelligent. »

Arouna Traoré est bambara, une ethnie dont le nom signifie « ceux qui refusent d’être dominés ». Il est né en janvier 1977 à Koumantou, à l’époque un petit village devenu aujourd’hui une ville de 35 000 habitants, dans la région de Sikasso au sud du Mali, spécialisée dans la culture du coton. Son père est fonctionnaire à la Compagnie malienne de développement textile (CMDT), sa mère travaille dans la restauration. La famille de six enfants vit bien. Mieux que beaucoup de ses camarades de classe. À seize ans, Arouna quitte l’école pour un apprentissage de menuisier. Pendant sept ans, il va travailler pour un vieil Ivoirien qui lui enseigne le travail du bois et le prend sous sa protection. Alors qu’Arouna nourrit déjà des rêves hexagonaux, son patron tente de l’en dissuader. En vain. « Si tu étais mon fils, jamais je ne te laisserais partir. » Arouna n’écoute pas. « Quand tu es apprenti, tu n’es pas payé. Moi je voulais ouvrir ma propre entreprise, mais pour ça il faut de l’argent. L’idée, c’était de venir en gagner en France. »

Il débarque par avion avec un visa touristique en mai 2003. À Orly, personne ne l’attend : il n’a ni famille ni amis en France. Au chauffeur de taxi, il indique le foyer Bara à Montreuil, seule adresse qu’on lui a donnée au pays. Six ans après son arrivée, Arouna constate : « La France est tout le contraire de ce que tu imagines en Afrique. » La routine métro-boulot-dodo a pour lui des allures de calvaire : risque de contrôle policier dans les transports en commun, travail mal payé et pénible, chambre minuscule partagée avec trois autres travailleurs. En septembre 2004, il entre chez Plus Net. On connaît la suite. Lorsque la lutte paiera enfin, Arouna rentrera voir sa famille au Mali, qu’il n’a pas vue depuis six ans. Mais avant, il promet un banquet final : « On fera une très grande fête où on offrira à boire et à manger à tous nos soutiens ! » Avant de repartir travailler, enfin libre.

Article paru dans l'Humanité du 20 août 2009