« Un jour, tu es forcé de te révolter »
Par Marie Barbier le mardi 27 octobre 2009, 07:00 - Travailleurs en lutte - Lien permanent
PORTRAIT. « C’était une lutte avec beaucoup de courage et de solidarité ». Sourire aux coins des lèvres, yeux brillants, Souleymane Sangaré, 33 ans, raconte son combat avec enthousiasme et fierté. Il peut. Après onze mois de lutte, les maîtres-chiens sans papiers de la SNCF y sont presque : sur trente-huit, trente-six ont obtenu leur régularisation.
La lutte
commence en octobre 2008. Deux maîtres-chiens débarquent dans le bureau de Sud
Rail. En les écoutant, le syndicaliste Dominique Malvaud découvre
l’inimaginable : par l’intermédiaire de sociétés sous-traitantes, des
dizaines de sans-papiers travaillent pour la SNCF, sans être déclarés, sept
jour sur sept, douze heures par jour.
Souleymane Sangaré est de ceux là. Il est recruté par la société de sécurité Vigimark à son arrivée en France en 2006. Fuyant la crise en Côte d’Ivoire, où il est membre du parti d’opposition, Souleymane espère obtenir le statut de réfugié politique en France. Preuves insuffisantes, tranche l’Ofpra. Souleymane bascule dans la clandestinité et le travail au noir. Pas de contrat, les heures sup non payées, il doit s’acheter lui-même son chien (500 euros), ses chaussures de sécurité et la muselière. De jour comme de nuit, il parcourt la ligne D du RER pour assurer la sécurité des agents et des usagers.
Souleymane rejoint très vite le mouvement. Il dit : «Un jour, tu es forcé de te révolter, de réclamer ce qui te revient de droit». Il va payer cher sa décision de sortir de l’ombre. «Libération» publie sa photo. Son visage y est masqué, mais ses chefs reconnaissent... son chien. «Ils m’ont interdit de revenir. Sans contrat de travail, je ne pouvais rien faire. Je me suis retrouvé trois mois sans boulot, ça a été dur...».
Autre problème : Souleymane ne peut justifier des cinq ans de présence en France indispensables pour obtenir sa carte de séjour «salarié». Une autre solution s’offre à lui : dénoncer son patron. Le ministre de l’Immigration, Eric Besson, a mis en place cette procédure controversée en février 2009. Un sans-papiers peut obtenir sa régularisation s’il dénonce son employeur. Souleymane a donc porté plainte contre X pour «exploitation sur la personne humaine». L’enquête préliminaire suit son cours et Souleymane a sa carte de séjour. «Je ne suis plus la même personne. Maintenant, je peux circuler librement. Je peux bénéficier de la sécu et travailler sous mon propre nom». La SNCF, qui s’était engagé à reprendre les sans-papiers en lutte, l’a recasé chez Effia, où il est agent d’accueil. Lui rêve de reprendre le métier de maître-chien, mais il lui faut attendre un an pour obtenir les autorisations nécessaires.
En Côte d’Ivoire, Souleymane a laissé sa femme et deux garçons, de treize et cinq ans. Pour eux, il garde méthodiquement tous les articles concernant la lutte. «Pour leur raconter le courage, dit-il. Mais aussi la souffrance».
Paru dans l'Humanité du 27 octobre 2009