Sans-papiers, l'arme de la grève
Par Marie Barbier le mardi 27 octobre 2009, 08:00 - Travailleurs en lutte - Lien permanent
La scène se déroule près de la gare Saint-Lazare à Paris. Depuis le 12 octobre, quelque cinq cents travailleurs sans papiers occupent une agence d’intérim, rue de Rome. Comme effrayés de leur propre audace, ils parlent peu et refusent de donner leur nom. Arrive un groupe d’une vingtaine d’hommes, gilet fluo sur le dos. Ce sont les maîtres-chiens de la SNCF, qui se sont battus pendant onze mois pour obtenir leur régularisation (lire le portrait ci-contre). Eux sont rompus aux journalistes et à la prise de parole en public. Sidibé Lacina, leur délégué, lance à la cantonade : « Nous sommes des anciens sans-papiers, comme vous. Aujourd’hui nous sommes régularisés et nous venons vous soutenir. Il faut vous accrocher! ». Timides applaudissements. Cette rencontre entre deux mondes en dit long sur le chemin parcouru par les travailleurs sans papiers. Sortis de l’ombre en avril 2008, avec la première vague de grèves et d’occupations, ils sont de nouveau des milliers à se jeter dans une longue et difficile bataille.
« L’acte II » du mouvement, lancé le 12 octobre dernier, se révèle exponentiel. Chaque jour apporte son lot de nouveaux grévistes. Ce week-end, la barre symbolique des 4000 travailleurs en lutte dans toute l’Ile-de-France était franchie, répartis sur une quarantaine de piquets de grève. Derniers en date, les sans-papiers chinois, qui ont rejoint la lutte. Vendredi matin, vingt-cinq occupaient le siège du Medef de l’Est parisien à Rosny-sous-bois (Seine-Saint-Denis). Délogés dans la journée par les forces de l’ordre, ils ont rejoint un autre piquet de grève. «Ils travaillent dans la restauration et la confection, sur des petits lieux de travail impossibles à occuper, explique Denis Gravouil de la CGT 93. Les Chinois sortent du bois plus difficilement, ils sont moins en contact avec les syndicats. Mais maintenant, ça peut aller très vite, ils vont en parler autour d’eux.»
C’est l’une des nouveautés de cette deuxième vague : la prise en compte des travailleurs isolés. Seuls ou très peu nombreux dans leur entreprise, ils n’avaient pu participer au mouvement de l’automne 2008. Cette fois-ci, ils se sont regroupés sur des sites communs, afin de pouvoir mener une lutte collective. « Ils posent la question du droit de grève et d’expression dans les petites entreprises, note Francine Blanche, secrétaire confédérale de la CGT. Cette réflexion dépasse largement le mouvement des sans-papiers.»
La première vague, lancée à l’automne 2008, s’était saisi de la loi Hortefeux de 2007 pour régulariser, au cas par cas, les travailleurs sans papiers. Le mot d’ordre : «Ils bossent ici, ils vivent ici, ils restent ici !». Malgré l’arbitraire préfectoral et la mauvaise volonté de certains employeurs refusant de payer la taxe indispensable à la régularisation, 2500 cartes de séjour «salarié» avaient été arrachées, après des mois de grèves et d’occupations.
Ce deuxième acte veut aller plus loin. Le 1er octobre, cinq syndicats (CGT, CFDT, Union syndicale Solidaires, FSU, UNSA), cinq associations (Ligue des Droits de l’Homme, Cimade, Femmes Égalité, Autremonde et Droits Devant) et le Réseau éducation sans frontières écrivaient au Premier ministre François Fillon pour réclamer une circulaire de régularisation des salariés sans-papiers. «Le traitement de chaque dossier de salarié(e) est loin d’être similaire selon les départements et même entre les salarié(e)s de situation parfaitement identique», écrivent-ils. Pour «en finir avec ces blocages (qui) persistent, voire grandissent et ces discriminations constatées», ils réclament un texte ministériel qui définisse des «critères améliorés, simplifiés, appliqués dans l’ensemble du territoire national». Près de 7500 personnes ont signé la pétition pour soutenir cette demande.
Parallèlement, des négociations s’engagent. Jeudi dernier, une première rencontre entre associations, syndicats et représentants du ministère de l’Immigration a permis la constitution d’une synthèse des textes actuellement en vigueur. Cet ensemble pourrait constituer une base de travail pour améliorer et simplifier les conditions de régularisation par le travail. Outre l’amélioration des critères, de nombreux points d’achoppement devront être réglés : les travailleurs algériens et tunisiens qui ne peuvent prétendre à la régularisation par le travail en vertu d’accord bilatéraux; les femmes dans le secteur de l’aide à domicile, dont les dossiers restent toujours désespérément bloqués et les travailleurs au noir, sans fiches de paie et donc dans l’impossibilité de déposer des demandes en préfecture. Les discussions promettent d’être longues. « On est sur deux planètes différentes, soupire Francine Blanche. Nous on parle salariés privés de droit et eux nous parlent de problèmes créés par les flux migratoires non maîtrisés… » Un rapport de force s’engage, dans lequel les travailleurs sans papiers ne peuvent que débrayer pour se faire entendre...
Alors, la grève est-elle devenue une arme de régularisation massive ? C’est en tout cas la meilleure possibilité de faire valoir ses droits répond Francine Blanche : « Quand un travailleur sans papier se met en grève, il est avant tout un salarié, protégé par le droit du travail ». Pour s’en assurer, les syndicats ont déposé hier la liste des salariés en lutte afin qu’ils bénéficient de l’article L.2511-1 du Code du travail qui protège les salariés en grève de tout licenciement ou mesure discriminatoire. Mais la loi ne protège les travailleurs que sur les piquets de grève. Deux grévistes ont été interpellés en marge du mouvement et sont actuellement en centre de rétention, menacés d’expulsion...
La première vague l’a montré : cette forme de lutte se révèle extrêmement longue et difficile. Ceux qui en sortent en savent quelque chose, comme les vingt-cinq sans-papiers de l’entreprise de nettoyage Plus Net à Montreuil, régularisés après… 361 jours de grève. Outre la durée du conflit, l’occupation comme forme de lutte les engage dans des bras de fer parfois violents avec les sociétés. Depuis deux semaines, intimidations, recours judiciaires et tentatives d’expulsions – ratées ou réussies – se multiplient sur les sites occupés. Rue de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris, les vingt-cinq sans-papiers qui occupaient l’entreprise de nettoyage TFN ont été violemment délogés. «Ils ont profité du fait que nous étions sortis, raconte Denise Veau de la CGT. Deux vigiles ont débarqué avec des chiens et ont lâché du gaz lacrymo, obligeant les grévistes à sortir. Deux ont dû être hospitalisés.» La CGT a porté plainte pour agression. Dès le lendemain, les sans-papiers réinvestissaient les lieux, rejoints chaque jour par de nouveaux grévistes. Hier, ils étaient quarante-trois.
Certains, sans entreprise à occuper, sont contraints de rester dehors. Ainsi, à Porte des Lilas, trente grévistes dorment tous les soirs sous des tentes. Pour échapper au froid mordant, ils brûlent, à même le béton, quelques morceaux de bois. Une riveraine, syndiquée à la CNT, soupire : « Ils ont des conditions de travail et de vie très difficiles. C’est pareil pour la grève ». Recrutés par une boite d’intérim, ces travailleurs officiaient sur le chantier de la ligne 3 du tramway dont le donneur d’ordre n’est autre que… la mairie de Paris. « Ce phénomène des travailleurs sans papiers touche aussi bien le privé que le public, remarque Amar Bellal, du PCF, passé apporter quelques tracts. Les entreprises et les sous-traitants se renvoient la balle. C’est trop facile. C’est pour ça qu’il faut maintenant que le gouvernement intervienne. » Autour du feu, les grévistes s’inquiètent de la météo, la pluie et le froid étant leurs plus durs adversaires. L’un d’entre eux filme la scène avec son portable, pour « les souvenirs », dit-il, conscient qu’il participe à une lutte historique. Maçons ou manoeuvres, ils travaillent en France depuis des années. Cissoko a le sens de la formule. Tête rasée, pull à capuche, il lâche : « Nous creusons les égouts, construisons des bâtiments… Nous crevons de faire des boulots dont personne ne veut ». Décidés à « tenir jusqu’au bout », les grévistes survivent grâce à la solidarité. « Les gens sont incroyables, raconte Sadio Dianka, leur porte-parole. Nous avons déjà plus de 2000 euros dans la caisse. Souvent, les gens ouvrent la fenêtre de leur voiture pour nous crier « Bravo ! Continuez c’est votre droit », ça fait du bien… ». D’autres passants se font moins prévenants. La semaine dernière, un homme, montrant une carte de police, leur a assuré qu’ils allaient être évacués le lendemain à l’aube. L’info s’est révélée être une intox, mais elle a minée le moral des grévistes durant toute une nuit…
A Synergie (intérim), près de la gare Saint-Lazare, une autre méthode plus directe a été utilisée : l’évacuation des lieux sur décision de justice. La direction a saisi le tribunal de grande instance de Paris pour occupation illégale. « On ne peut pas rester insensible au sujet, l’humain c’est notre métier, susurre, faussement touchée, la directrice des ressources humaines du groupe, Sophie Sanchez. Mais nous sommes pris en otage par la CGT. Ces grévistes ne travaillent pas ici, nous n’embauchons aucun sans-papiers ». Évidemment, les centaines de grévistes qui l’entourent tiennent un tout autre discours: celui de tous ces sans papiers qui affirment changer plusieurs fois de cartes de séjour durant un même contrat sans que l’employeur n’y trouve à redire. La direction a obtenu satisfaction : samedi dernier, les cinq cents grévistes ont été évacués par les forces de l’ordre. « Ca ne sert à rien, constate Francine Blanche. Ils iront ailleurs. Ces travailleurs ont une telle détermination qu’ils se battront jusqu’au bout.» L’après-midi même, une nouvelle agence d’intérim était effectivement occupée.
Paru dans l'Humanité le 27 octobre 2009


Commentaires
Soutenez les sans paiers en greve detenus au centre de retention de vincenens ,il y a urgence
grevistes , ils se font rammasser actuellement !
Signez la petition pour Ibrahima Drame , faites tourner merci !
Ibrahima n'est pas le seul detenu "greviste" au centre de retention ..qui en parle personne !