Depuis le toit d’une camionnette, des enceintes crachent le rap de Salif Keita et L’Skadrille. « On va pas bouger, tu comprends ça ? » retentit sur toute la place de la Bastille. Et même le génie de la liberté semble s’égosiller tout en haut de sa colonne de Juillet. Depuis une semaine, plus d’un millier de travailleurs sans papiers occupent les marches de l’opéra national de Paris. Cette nouvelle étape dans leur lutte, après huit mois de grèves et d’occupation, sera-t-elle celle qui fera plier le ministre de l’Immigration ? D’ores et déjà, elle a permis d’accélérer les négociations, assurent les onze organisations qui soutiennent le mouvement.

« On sent que ça bouge, analyse Maurice Amzallag, de la CGT. Ils ont tout dans les mains, ça peut aller très vite. » Les négociations, entamées en mai avec les ministères de l’Immigration et du Travail, n’ont débouché sur aucun accord. Malgré un soutien remarqué de plusieurs organisations patronales au mouvement. « On a eu le sentiment que Besson jouait la montre, le pourrissement, explique l’anthropologue Emmanuel Terray, venu soutenir les grévistes. D’où l’idée de les forcer à décider d’une date avec cette occupation très symbolique. Visiblement, ils ont sous-estimé la détermination des camarades…

Première victoire pour les travailleurs sans papiers : cette occupation en plein cœur de Paris. « L’image de cet escalier, rempli de grévistes et de banderoles, est d’une force inimaginable, lance le réalisateur Laurent Cantet. Ils étaient là lundi, à la première de Walkyrie et personne ne les a délogés. Après huit mois de grève, être encore debout et dignes comme ils le sont, c’est presque inédit dans l’histoire de la lutte. »

Depuis le 12 octobre dernier, plus de 6000 travailleurs sans papiers se sont lancés dans ce mouvement. Sur les marches de l’opéra, les grévistes le reconnaissent tous : « C’est dur ». Mais, ajoutent-ils, la marche arrière est impossible. «Il a beaucoup plu, ça n’est pas confortable, mais peu importe, lâche Adama Kane. Quand un gars laisse son lit pour venir dormir sur les marches de l’opéra, c’est bien qu’il est déterminé à aller jusqu’au bout. Tant qu’on n’aura pas de critères clairs, on ne bougera pas d’ici. »

Du coup, on s’organise. Privés d’eau potable et de toilettes, les grévistes établissent des rotations afin de pouvoir rentrer chez eux. « On tourne entre une équipe de jour et une de nuit pour se reposer » explique Fengqun Yang, déléguée des grévistes chinois, qui seraient entre cent et deux cents dans la bataille. Pour manger, les travailleurs en lutte comptent sur la solidarité.

Appel à la solidarité
En grève depuis le 12 octobre, les grévistes sans papiers ne peuvent compter que sur la solidarité pour se nourrir. Café, sucre, fruits, pain, gâteaux et lait sont les bienvenus. Des couvertures et des bâches sont aussi nécessaires. Par ailleurs les organisations de soutien lancent un appel au dons. «28 euros, c’est une semaine de repas pour un travailleur en lutte» explique la Cimade. Les dons peuvent être fait sur internet : www.lacimade.org

Vendredi dernier, Eric Besson a réuni les secrétaires généraux d’une vingtaine de préfectures, afin de faire le bilan de la circulaire du 24 novembre 2009. Dans l’entourage du ministre, on répète qu’il n’y aura pas de nouvelle circulaire tout en précisant que cet évaluation pourrait aboutir, « le cas échéant, à des ajustements » et ce «dans un délai assez court». Une réunion avec les partenaires sociaux devrait se tenir dans les jours qui viennent.