A Ménilmontant, en attendant l'évacuation
Par Marie Barbier le mardi 22 décembre 2009, 08:00 - Travailleurs en lutte - Lien permanent
REPORTAGE. «Dès matin bonne heure là, faut pas s’énerver.»
Ibrahim Ndiaye, délégué des travailleurs sans papiers de Multipro, tente de
calmer les esprits déjà bien échauffés en ce lundi matin. La secrétaire de
l’agence d’intérim ne l’écoute pas, trop occupée à crier. Outre les trente-cinq
grévistes, une trentaine de membres du comité de soutien se sont donné
rendez-vous devant l’agence pour y attendre le patron. Ce dernier, «en
déplacement», ne viendra pas. La secrétaire : «Je ne parlerai qu’au
délégué CGT». «Je suis délégué Solidaires» répond Sébastien Chatillon. «Moi
aussi je suis solidaire, mais je veux parler à la CGT» réplique la
furie !
Hamola Cissé a 37 ans, dont huit passés en France. Originaire du Mali, il est couvreur intérimaire. "J'aime mon métier, dit il. Mais sans papiers, ca veut dire que tu n'as pas le chômage, pas la sécu. T'as peur tout le temps". L’an passé, il a été placé au centre de rétention de Vincennes durant une semaine. Avant qu’un juge ne le libère : en couple depuis six ans, Hamola s’occupe des trois enfants de sa compagne. Aujourd'hui, il pourrait obtenir une carte de séjour "salarié", sur la base des critères de la circulaire Besson. "On a commencé ensemble, on terminera ensemble, on va pas faire des dossiers individuels".
Depuis le 23 octobre, trente-cinq intérimaires sans papiers occupent jour et nuit cette agence, située boulevard de Ménilmontant dans le XXe arrondissement de Paris. Et, depuis le 18 novembre, toutes les négociations sont suspendues. Et pour cause : le gérant a saisi la justice pour demander l’expulsion des grévistes. Vendredi, le tribunal de grande instance de Paris a tranché en sa faveur, ordonnant l’évacuation de l’agence. «Mais, modère Sébastien Chatillon, le tribunal enjoint aussi au patron de reprendre les négociations.» Depuis le début du mouvement, les rapports avec cet employeur son extrêmement tendus. «Le premier jour de l’occupation, il a essayé de nous frapper avec un porte-manteau métallique et a cassé le nez d’un soutien qui a porté plainte», raconte encore le syndicaliste. Autant dire que les négociations promettent d’être musclées...
En attendant d’être délogés, les grévistes restent dans l’agence. Ou plus exactement devant, dans le vent glacial, à faire signer des pétitions et collecter un peu d’argent. «Si on nous met dehors, on restera ici, sur le trottoir» assure Ibrahim Ndiaye. Plus encore que la décision de justice, les grévistes se dit choqués par les mensonges de leur employeur : «Il dit qu’il ne nous connaît pas, qu’on n’a jamais travaillé pour lui, s’emporte l’un d’eux. Mais c’est lui qui nous disait : «Va chercher les papiers de ton cousin pour que je puisse t’embaucher». C’est totalement hypocrite!» Entrés dans la lutte il y a deux mois, les trente-cinq grévistes assurent qu’ils iront jusqu’au bout de leur combat et affichent un moral d’acier. Impossible désormais de faire marche arrière, ils ont quitté la clandestinité pour «revendiquer leur droits» disent-ils.
En attendant une nouvelle rencontre avec la juge, prévue le 7 janvier,
l’employeur peut décider à chaque instant d’appeler les forces de l’ordre pour
faire appliquer la décision de justice.
Une partie de ce reportage a été publié dans l'Humanité du
22 décembre
Photos : Marie Barbier

