Plaisir féminin

Dans les années 1970, elle a été l’une des premières à s’élever contre la pratique de l’excision, à l’époque où l’Union nationale des femmes du Mali recommandait de « couper un tout petit peu ». Elle a dit : « il faut arrêter » et a mis sur la place publique la question fondamentale du plaisir féminin. « C’est l’objet même de cette pratique qui est inhumain, explique t-elle. Le but est d’atténuer le désir sexuel chez la femme. Comment peut –on dire cela ? La femme est la partenaire sexuel de l’homme, où est le couple là dedans ? Ca n’a aucun sens ».

Affiche de l'AMSOPT ©Marie BarbierLa lutte est d’autant plus difficile à mener que l’excision existe depuis des millénaires au Mali. Autrefois pratiquée sur des jeunes filles de 14 ans, puis sur des fillettes de sept ans, elle se systématise aujourd’hui au septième jour après la naissance, au moment du baptême. Selon les régions, l’excision va de l’ablation partielle du clitoris au sectionnement des grandes lèvres, voire dans les cas les plus extrêmes à l’accolement des parties génitale internes (infibulation, « on les rouvre au moment du mariage pour la consommation du mari » détaille Kadidia). Les conséquences de ces mutilations sur la santé physique et mentale des femmes sont considérables : douleur violente, choc, hémorragie, tétanos ou septicémie, rétention d'urine, ulcération génitale et lésion des tissus génitaux adjacents, déchirures au moment de l’accouchement, fortes hémorragies pouvant entrainer la mort…

Excision et Islam

Comment expliquer, dès lors, que l’excision continue à être pratiquée si massivement ? « Parce qu’il y a une acceptante psychologique », répond Kadidia Sidibé, qui souligne le rôle primordial des femmes dans la perpétuation de l’excision. « Moi, je lutte contre les femmes, ce sont elles qui veulent exciser. Les hommes comprennent beaucoup plus et ce n’est pas étonnant, on excise les femmes à l’insu des hommes ».

Affiche de l'AMSOPT ©Marie BarbierPrincipal argument contre lequel se bat Kadidia depuis des décennies : « C’est écrit dans le coran ». En quarante ans de lutte, Sidibé a eu le temps d’affiner les siens. Elle prépare justement un livret sur l’excision et l’Islam qui, promet-elle, va faire grincer les religieux. « Le Coran n’évoque pas les mutilations génitales féminines, argumente t-elle. C’est un hadith qui en parle. » Musulmane elle-même, elle a sa propre lecture expliquée des sourates qui interdisent « toute modification dans la création de Dieu ». CQFD.

Ses arguments convainquent. L’AMSOPT a signé soixante conventions avec des villages de la région de Kayes, dans le nord-est du Mali. « On organise des cérémonies de dépôt de couteaux où les chefs de village s’engagent officiellement à ne plus pratiquer l’excision ». Et ça marche. Les groupes de suivi mis en place dans les villages indiquent que les fillettes n’y sont plus excisées.

Pour une loi d'interdiction

Quand elle a commencé son combat, les premières études sur le sujet dénombraient 92% de femmes excisées (1975). « Aujourd’hui, être passé à 85 %, c’est quand même une petite victoire. » dit-elle, mais il faut aller plus loin. Comment ? Grace à une loi interdisant ces pratiques. Le Sénégal, le Burkina Faso ou la Côte d’ivoire ont promulgué des lois interdisant l’excision. Le Mali rechigne. « Dans les pays qui l’ont interdit, l’excision n’a pas complètement disparu, reconnait Sidibé. Mais maintenant les exciseuses se cachent. Il y a une prise de conscience ». Réaliste, elle ajoute que « certaines lois ne sont pas faites pour les générations actuelles, mais pour donner à réfléchir ».

Fleur du désert : le combat d’un mannequin contre l’excision
Le film sort en salle mercredi, deux jours après la journée internationale des femmes, et ce n’est pas un hasard. « Fleur du désert », histoire de la vie extraordinaire de Waris Dirie, gardienne de chèvres en Somalie devenue top model, est aussi une croisade contre les mutilations génitales féminines. Réalisé par la germano-américaine Sherry Hormann, ce film a fait 1,5 million d'entrées l'automne dernier en Allemagne.


Article paru dans le cahier spécial de l'Humanité du 8 mars 2010 à l'occcasion du centenaire de la journée internationale des femmes.