Le désespoir des expulsés du soir
Par Marie Barbier le vendredi 5 mars 2010, 18:52 - Dans le monde - Lien permanent
Chaque jour,
Mahamadou Keita, de l’Association malienne des expulsés (AME), se rend à
l’aéroport Bamako-Sénou. Impossible de savoir à l’avance si des
« reconduits » seront dans l’avion. Donc Keita assure une présence
tous les soirs. Théoriquement, l’avion Paris-Bamako d’Air France atterrit à
20h50, mais, récemment, les vols ont eu beaucoup de retards, notamment à cause
des intempéries en France. Ca le faire rire, Keita, que son emploi du temps
dépende de la météo française.
Au premier étage, à côté des vendeurs de souvenirs, une grande vitre offre une vue imprenable sur le tarmac. Un œil profane verra simplement un avion atterrir et des passagers en sortir. Mais Keita connait la partition par cœur : là, les trois policiers maliens en civil qui attendent l’expulsé ; ici, le bureau où l’on prendra son adresse avant de le relâcher dans la nature. Le « reconduit » sort en dernier, après les passagers.


Mercredi soir, le vol d’Air France compte deux retours forcés. Deux hommes, qui ont eu le temps de prévenir leur famille. Le seul que nous voyons sortir par la porte de derrière, qui leur est réservée, a l’air hagard. Il se nomme Doudou Dembélé. En polaire et parka, il encaisse d’abord le choc thermique : même le soir, la température atteint bien 35°C en ce moment à Bamako.
Doudou n’a aucun bagage. Toutes ses affaires sont restées chez lui, à Vitry. L’air abasourdi, il jette des regards effarés partout. Et répète en boucle : « dix ans ». Dix ans qu’il n’a pas mis les pieds au Mali. Dix ans qu’il travaille en France. D’abord comme éboueur pour la Suburbaine, puis comme laveur de carreaux à la Société générale. Il dit aussi qu’il ne comprend pas, qu’il a été piégé. C’est en se rendant à la préfecture le 3 mars dernier qu’il a été arrêté et placé en rétention. Lui pensait recevoir enfin sa carte de séjour salarié.
Il tend une convocation sur laquelle est écrit, dans la case objet : « en vue de l’exécution de l’éloignement du territoire dont vous faites l’objet ». Je lui dis : « C’était pas une convocation piège, c’est écrit là que vous alliez être expulsé ». Doudou ne sait pas lire. Il avait montré la convocation à son patron qui lui avait dit : « C’est bon, tu peux y aller tranquille ».
Commentaires
ça me fait souffrir, cette chose horible. Je pense que nous sommes en droit d'exiger du gouvernement des comptes précis et des "justifications" de ces actes inqualifiables.
J'ai assisté un jour au simulacre de jugement avant reconduite(s), c'est inimaginable avec quelle injustice on traite les gens.
Je veux savoir parmi tous ces hommes, ce qui leur advient ensuite, combien meurent, et je veux que cela soit rendu public. C'est le droit des citoyens de connaître les conséquences des actes de la "justice" sur nos frères et soeurs.