Guilherme, caillou dans la machine à expulser
Par Marie Barbier le vendredi 9 avril 2010, 19:20 - Arrestations / Expulsions - Lien permanent
La lumière des réverbères éclaire faiblement un homme seul sur le trottoir. En costume sombre, il tire derrière lui une lourde valise blanche. Au bout de la rue, des cris et des applaudissements éclatent. Jeudi, quelques minutes avant minuit, Guilherme Hauka Azanga ressort libre du centre de rétention administrative (CRA) de Bobigny. Comme une dernière humiliation, les agents de la police aux frontières le libèrent par la porte de derrière, quand sa famille et ses soutiens l’attendent devant l’entrée principale. Épilogue éloquent de plusieurs mois d’acharnement administratif contre un homme qui a résisté à quatre tentatives d’expulsion, a purgé deux mois de prison et dont le seul crime, rappelle ses soutiens, est « de vouloir vivre en France avec sa famille ».
Quelques heures plus tôt, la
préfecture du Rhône avait diffusé un communiqué de presse succinct indiquant
que, dans « l’impossibilité matérielle de faire procéder à la reconduite à
la frontière de Monsieur Hauka Azanga à destination de son pays, l’Angola », le
préfet du Rhône décidait de mettre fin à sa rétention. Une belle victoire pour
les soutiens qui ont mené une impressionnante mobilisation contre l’expulsion
de ce père de famille lyonnais. A peine libéré, ce dernier, visiblement ému,
raconte les derniers rebondissements de son aventure : « Vers 16
heures (jeudi, NDLR), j’ai été transféré du centre de rétention vers le Bourget
et mis dans un jet privé. Après quarante minutes de vol, le pilote m’a dit
qu’on faisait demi-tour, qu’il n’avait pas accès à l’espace aérien du Portugal
». Prête à tout pour l’expulser, l’administration comptait transférer Guilherme
à Lisbonne, d’où un vol décollait dans la soirée pour Luanda.
Déploiement de forces considérable
Cette ultime tentative sera la quatrième depuis janvier. Moins de 24 heures plus tôt, Guilherme avait été transféré de Lyon à Paris par avion gouvernemental - plusieurs témoins affirment avoir vu la cocarde ministérielle sur la carlingue de l’appareil. L’aéroport de Bron, près de Lyon, est le théâtre d’un déploiement de forces considérable : « Des hélicoptères survolaient la zone et une trentaine de CRS attendaient Guilherme, témoigne Bertrand Gaudillère, photographe et membre du comité de soutien. Assistait-on à l’évacuation de quelqu’un de dangereux ? Non, juste à l’expulsion d’un sans-papiers ». Arrivé à Paris, Guilherme Hauka Azanga est transféré à l’aéroport de Roissy où une place lui est réservée sur le vol Air France de 22h05. Ce n’est que le lendemain que Guilherme a pu raconter à son avocate, Dominique Noguères, la violence de cette expulsion : « Il était ligoté comme un saucisson, ne pouvant ni s’asseoir, ni se tenir debout, raconte t-elle. Sur la bouche, on lui a mis une sorte de « muselière », un bâillon avec des trous pour respirer. Le commandant de bord a refusé de décoller ». Débarqué, Guilherme est représenté dans le même avion une heure plus tard. « L’appareil allait décoller, le commandant de bord a refusé de rouvrir les portes » poursuit Dominique Noguères qui conclue : « Même le plus grand des truands ne mérite pas d’être ainsi maltraité ».
En quatre mois, cet homme de 45 ans a donc
échappé à quatre tentatives d’expulsion, faisant preuve d’une capacité de
résistance considérable. En janvier dernier, pour avoir refusé un premier
retour forcé, Guilherme est condamné à deux mois de prison. A sa libération, le
18 mars, il est emmené directement à l’aéroport. Pour échapper à l’expulsion,
il s’enduit de matière fécale. Les policiers l’enveloppent d’une couverture
avant de le sangler, mais à Francfort, le pilote refuse de décoller avec un
homme entravé à bord. Guilherme est ramené en France et de nouveau placé en
rétention avant d’être libéré par un juge des libertés. Cinq jours plus tard,
le 25 mars, à 8h30, alors que Guilherme vient de déposer ses plus jeunes
enfants à la maternelle, les policiers débarquent à son domicile et n’hésitent
pas à pointer leurs armes sur lui, devant la fille de Florence, Exaucée, dix
ans et une amie à elle. La violence de cette interpellation marque un tournant
dans la mobilisation en faveur de Guilherme. Quelques jours plus tard, les
parents d’élèves décident l’occupation nocturne de l’école Gilbert-Dru. Depuis
le 30 mars, ils sont une cinquantaine à se relayer tous les soirs dans l’école.
Parallèlement un blog est créé où
photographes, auteurs et illustrateurs jeunesse multiplient les initiatives
originales. « La violence déployée lors de l’arrestation a touché
largement, raconte Bertrand Gaudillère. L’école se situe dans l’un des derniers
quartiers populaires de Lyon. Les parents, néophytes, ont tiré toutes les
ficelles pour obtenir des réponses, avec une volonté et une conviction
considérables ». D’aucun y verront un hommage à Gilbert Dru, symbole de la
résistance lyonnaise...
« Course folle »
Mais la mobilisation qui ne cesse d’enfler fait face à une opiniâtreté des services de l’état qui dépasse l’entendement. Comment expliquer un tel acharnement à expulser ce père de famille ? Jeudi après-midi, alors que Guilherme était en route vers le Bourget, associatifs, personnalités et politiques avaient organisé une conférence de presse en urgence. Il était 17 heures, les aiguilles de l’horloge tournaient, rapprochant Guilherme de l’heure fatidique de l’expulsion. Tout semblait avoir été fait, les mines étaient déconfites, Florence en pleurs. « On a le sentiment d’assister à une perte de contrôle, soupirait Richard Moyon du Réseau éducation sans frontière. Une course folle qui aboutie à de véritables monstruosités ». Pablo Krasnopolsky, de la CGT, y voyait une « volonté de briser le mouvement des sans-papiers avec une même attitude violente contre les piquets de grève des travailleurs » et une « revanche contre le retour de Najlae », cette étudiante marocaine expulsé en février, puis autorisée à revenir.
Guilherme n’aura pas eu besoin d’aller jusque là. Mais la lutte n’est pas finie. Jeudi soir, la préfecture du Rhône précisait qu’il était toujours « tenu d’exécuter de lui-même une OQTF (obligation de quitter le territoire français, NDLR), ce qui veut dire qu’il est reconductible à tout moment ». Son comité de soutien réclame sa régularisation immédiate. Pour que le cauchemar cesse, enfin.

Article paru dans l'Humanité du 10 avril 2010