©Patrick NusbaumRevenons près du poêle. Ileana et Marie-Hélène se remémorent leurs souvenirs communs, entre rires et larmes. C’est un lien étonnant qui unit ces deux femmes. Une amitié ? Marie-Hélène préfère parler de « tendresse », puisqu’Ileana pourrait « avoir l’âge de sa fille ». L’assistante maternelle en crèche et la mère de famille rom se connaissent depuis « au moins cinq ans » et se portent une admiration réciproque évidente. Marie-Hélène Brelaud, 59 ans, bénévole à l’association de solidarité avec les familles roms et roumaines de l’Essonne passe ses mercredis dans le bidonville de Massy : santé, justice, éducation, elle aide sur tous les fronts. Ileana Cretu, 32 ans, vit ici depuis trois ans, avec son mari et ses deux enfants. Son petit dernier, Raoul, trois ans et demi, porte le prénom du petit-fils de Marie-Hélène. « Il y a quatre ans, Ileana avait été expulsée d’un bidonville et je ne savais plus où elle était. On s’est retrouvées par hasard, dans la rue. J’étais avec mon petit-fils, elle était enceinte. Elle m’a dit : "Si c’est un garçon, je l’appellerai Raoul". »

L'entrée du bidonville ©Patrick Nusbaum

Jeu de balle ©Patrick Nusbaum

Une famille roumaine du bidonville ©Patrick Nusbaum

©Patrick Nusbaum

Corvée d'eau et manche au quotidien

Ileana parle mal le français, s’en excuse et cherche ses mots pour raconter son quotidien : la corvée d’eau et les bidons à porter pendant deux kilomètres ; la manche au feu rouge pour cinq, six euros par jour. Bien sûr qu’elle préférerait travailler mais « quand il n’y a plus rien à manger, il faut bien nourrir les enfants ». Les gens donnent 10, 20 centimes. Un jour, un homme lui a craché au visage. « Ces femmes sont d’un courage incroyable, salue Marie-Hélène. Elles endurent tout. » La bénévole fait la liste des batailles à mener, un inventaire à la Prévert : obtenir l’Aide médicale d’État pour qu’Ileana puisse enfin se soigner, gagner un bus scolaire pour emmener les enfants à l’école, dératiser le bidonville, même si, en l’absence de ramassage des ordures, la tranquillité sera de courte durée. Ileana remercie, reconnaissante. Marie-Hélène la coupe : « Je ne peux pas te donner autant que tu me donnes ».

Ileana tente d’expliquer pourquoi cette vie reste malgré tout la meilleure, celle qu’elle a choisie. A Segarcea, petite ville roumaine dont elle est originaire, elle n’avait aucune aide, les enfants n’allaient pas à l’école. On s’interroge. Cela vaut-il quand même mieux de vivre ici, dans la boue et les rats ? Marie-Hélène connaît les vraies raisons. Elle explique doucement , dit : « Elle va pleurer si on en parle » et évoque les deux premiers enfants d’Ileana, morts au pays. Le premier avait huit mois lorsqu’il a été pris de diarrhées aiguës. Le médecin de l’hôpital a refusé de le soigner, faute d’argent. Le deuxième n’a pas survécu au problème d’allaitement. Ileana pleure silencieusement avant de conclure : « Là-bas, je suis gitane. Ici je suis Rom, c’est mieux ». Marie-Hélène acquiesce, elle comprend.

Derrière les cabanes, une montagne de déchets ©Patrick Nusbaum

Récupération ©Patrick Nusbaum

Corvée de bois ©Patrick Nusbaum

©Patrick Nusbaum

Article paru dans l'Humanité du 26 décembre 2011, dans le cadre d'un dossier sur la solidarité.
Reportage photo : Patrick Nusbaum