Marie-Hélène et Ileana : « Je ne peux te donner autant que tu me donnes »
Par Marie Barbier le lundi 26 décembre 2011, 08:30 - Roms migrants - Lien permanent

Elles sont assises sur le couvre lit fleuri et discutent tendrement, à la
chaleur du poêle. Des épluchures de clémentines, jetées dans le feu, diffusent
une douce odeur d’enfance. A peine quelques signes extérieurs de misère évoque
le dénuement dans cet intérieur soigné et douillet. L’unique ampoule éclaire la
pièce d’une lumière faible et sporadique. Sur les murs, recouverts de tissus à
fleurs, un poster Playmobil tient lieu de seule décoration. Sortir de cette
cabane chaleureuse, c’est plonger dans la misère crue du bidonville de
Massy : la boue qui colle aux chaussures, la montagne de déchets à
l’arrière des caravanes et les rats, ventrus et grouillants. Un peu moins de
250 personnes vivent dans ce petit bois coincé entre une bretelle d’autoroute
et une voie rapide, à l’abri des regards.
Revenons près du poêle. Ileana et Marie-Hélène se
remémorent leurs souvenirs communs, entre rires et larmes. C’est un lien
étonnant qui unit ces deux femmes. Une amitié ? Marie-Hélène préfère
parler de « tendresse », puisqu’Ileana pourrait « avoir l’âge de sa
fille ». L’assistante maternelle en crèche et la mère de famille rom se
connaissent depuis « au moins cinq ans » et se portent une admiration
réciproque évidente. Marie-Hélène Brelaud, 59 ans, bénévole à l’association de
solidarité avec les familles roms et roumaines de l’Essonne passe ses mercredis
dans le bidonville de Massy : santé, justice, éducation, elle aide sur
tous les fronts. Ileana Cretu, 32 ans, vit ici depuis trois ans, avec son mari
et ses deux enfants. Son petit dernier, Raoul, trois ans et demi, porte le
prénom du petit-fils de Marie-Hélène. « Il y a quatre ans, Ileana avait
été expulsée d’un bidonville et je ne savais plus où elle était. On s’est
retrouvées par hasard, dans la rue. J’étais avec mon petit-fils, elle était
enceinte. Elle m’a dit : "Si c’est un garçon, je l’appellerai
Raoul". »
Corvée d'eau et manche au quotidien
Ileana parle mal le français, s’en excuse et cherche ses mots pour raconter son quotidien : la corvée d’eau et les bidons à porter pendant deux kilomètres ; la manche au feu rouge pour cinq, six euros par jour. Bien sûr qu’elle préférerait travailler mais « quand il n’y a plus rien à manger, il faut bien nourrir les enfants ». Les gens donnent 10, 20 centimes. Un jour, un homme lui a craché au visage. « Ces femmes sont d’un courage incroyable, salue Marie-Hélène. Elles endurent tout. » La bénévole fait la liste des batailles à mener, un inventaire à la Prévert : obtenir l’Aide médicale d’État pour qu’Ileana puisse enfin se soigner, gagner un bus scolaire pour emmener les enfants à l’école, dératiser le bidonville, même si, en l’absence de ramassage des ordures, la tranquillité sera de courte durée. Ileana remercie, reconnaissante. Marie-Hélène la coupe : « Je ne peux pas te donner autant que tu me donnes ».
Ileana tente d’expliquer pourquoi cette vie reste malgré tout la meilleure, celle qu’elle a choisie. A Segarcea, petite ville roumaine dont elle est originaire, elle n’avait aucune aide, les enfants n’allaient pas à l’école. On s’interroge. Cela vaut-il quand même mieux de vivre ici, dans la boue et les rats ? Marie-Hélène connaît les vraies raisons. Elle explique doucement , dit : « Elle va pleurer si on en parle » et évoque les deux premiers enfants d’Ileana, morts au pays. Le premier avait huit mois lorsqu’il a été pris de diarrhées aiguës. Le médecin de l’hôpital a refusé de le soigner, faute d’argent. Le deuxième n’a pas survécu au problème d’allaitement. Ileana pleure silencieusement avant de conclure : « Là-bas, je suis gitane. Ici je suis Rom, c’est mieux ». Marie-Hélène acquiesce, elle comprend.
Article paru dans l'Humanité du 26 décembre 2011, dans le cadre
d'un dossier sur la solidarité.
Reportage photo : Patrick Nusbaum







