2,05 milliards par an

L’association Cette France-là, à l’origine de l’initiative des parlementaires, a déjà compilé les différents coûts relatifs aux interpellations, à la rétention et aux éloignements. D’après leurs calculs, le total s’élèverait à plus de 2,05 milliards d’euros par an…

Un chiffre colossal, dix fois supérieur aux estimations officielles. Selon le ministère, « le coût global de la politique d’éloignement peut être estimé à 232 millions d’euros, sans compter les coûts afférents aux différentes juridictions qui n’ont pu être évalués, soit un montant par reconduite de l’ordre de 12 000 euros ». Une moyenne bien en-deçà de toutes les estimations. Ainsi, la commission des finances du Sénat évalue le coût des expulsions à 415,2 millions d'euros, soit 20 970 euros par personne reconduite. Ce montant, précisent les sénateurs, ne « prend pas en compte les services des préfectures compétents dans ce domaine, l'aide juridictionnelle attribuée aux personnes retenues, ainsi que le coût du contentieux devant les tribunaux ».

Autant d’éléments que Damien de Blic a, lui, décidé de prendre en compte dans ses calculs. Maître de conférences en sciences politiques à l’université Paris-VIII, il a pris en compte l’ensemble de la chaîne de l’expulsion, en aval et en amont des centres de rétention, et arrive à un total de 700 millions d’euros, soit 26 000 euros par expulsion. « Expulser des dizaines de milliers d’étrangers par la force suppose en effet la mise en place de moyens administratifs et policiers considérables », conclut Damien de Blic.

Chiffrage délicat

Si plusieurs tentatives ont été faites pour chiffrer le prix de la politique de répression à l’égard des sans-papiers, le calcul du coût de l’immigration irrégulière, comme le demande le ministre, parait en revanche beaucoup plus délicat. Au-delà de l’idéologie sous-tendue par la démarche (« Démontrer à quel point les étrangers en situation irrégulière coûteraient cher à la société française et par conséquent aux citoyens français », dénonce SOS Racisme), la réalisation même de cette étude n’est pas sans poser de question. Comment, en effet, calculer le coût des sans-papiers ? Par définition, l’immigration clandestine est très difficilement quantifiable. Le ministère lui-même parait incapable de les dénombrer, se contentant de répéter invariablement que 200 000 à 400 000 sans papiers vivraient en France. Une fois le public précisé, comment calculer leur coût ? Calcule t-on aussi les recettes, les rendements ? L’affaire n’est pas simple.

Les chiffres les plus extravagants ont été écrits sur le sujet :

« Un travailleur immigré arrivant en France coûte quatre fois son salaire en infrastructures (logements, hôpitaux, écoles, transports). S’il arrive avec une femme et trois enfants, il coûte dix à vingt fois son salaire annuel ».
Maurice Allais, Prix Nobel d’Économie, dans son livre Nouveaux combats pour l’Europe paru en 2002

Jusqu’à présent, une seule étude a été écrite sur le « coût réel de l’immigration en France ». Publiée en mars 2008 par l’association les Contribuables associés, elle a été réalisée par Jean-Paul Gourévitch, également auteur de L’immigration : ça coute ou ça rapporte ?, qui se présente comme un « expert en Afrique et en migrations ». Dans sa monographie figurent, pêle-mêle, dans la case des coûts de l’immigration : l’aide juridictionnelle, les zones d’éducation prioritaires, le travail illégal puisque « la part des étrangers auteurs d’infractions ayant trait au travail illégal tend à augmenter fortement » (et peu importe s’ils sont davantage victimes de ce système qu’ils n’en profitent), la fraude dans les transports en commun, puisqu’elle « provient largement des jeunes de banlieue issues de l’immigration », la prostitution, puisqu’une majorité des « prostituées professionnelles » sont étrangères… Et ainsi de suite. Conclusion : « Chaque année, l’immigration coûte aux contribuables 36,405 milliards d’euros ».

Choux gras de l'extrême droite

Interrogé sur sa méthodologie, Jean-Paul Gourévitch se retranche derrière une pseudo-neutralité scientifique, assurant qu’il n’est « pas du tout engagé politiquement d’un côté ou de l’autre ». Il considère que « toute étude peut toujours être instrumentalisée, surtout sur un sujet sensible. Ne pas faire d’étude, c’est encore pire, c’est l’amalgame, la rumeur, la schématisation, le n’importe quoi ». Les travaux de Jean-Paul Gourévitch, pour le moins contestables, sont largement repris par les sites d’extrêmes droite, qui en font leurs choux gras sur internet.

« Derrière les chiffrages se cachent toujours des choix idéologiques, analyse Pedro Vianna, rédacteur en chef de la revue Migrations société. Chiffrer l’immigration revient à en avoir une vision utilitariste : est-ce que ça coûte cher ou pas ? La démarche de l’association Cette France là est radicalement opposée, elle relève d’une logique législative et budgétaire et pose la question de l’utilisation de l’argent de la collectivité.»

Officiellement, l’« étude globale » promise par Eric Besson devrait porter sur le « coût du maintien sur le territoire des étrangers en situation irrégulière » : hébergement, soins, scolarité, « manque à gagner pour les services sociaux et fiscaux du travail non déclaré », rétention, etc. Le cahier des charges est en cours d’écriture et l’appel d’offres devrait être lancé prochainement.

Les bénéfices de l'immigration

A l’inverse de cette démarche, des économistes travaillent sur les bénéfices de l’immigration pour les pays d’accueil. Ainsi, des études de l’OCDE et de la Banque mondiale démontrent que la régularisation des travailleurs sans papiers serait bénéfique pour l’économie française. Au Royaume-Uni, une étude publiée par la London School of Economics, en juin 2009, démontre que la régularisation des 618 000 migrants vivant en situation irrégulière sur le territoire britannique rapporterait quelque trois milliards de livres (4,6 milliards d’euros) aux caisses de l’État.

Pour la France, des études économétriques estiment que 100 000 immigrés augmentent le niveau de vie des Français de 0,1%. « Ce bénéfice est faible, précise le démographe Hervé Le Bras, parce que les 100 000 personnes sont à comparer à 65 millions de Français. Mais si vous ramenez ce chiffre au migrant lui-même, ça veut dire que la moitié de sa productivité ne lui revient pas, mais revient à l’ensemble de la communauté ». Le chercheur revendique sa participation à ce type de calculs : « En tant que démographe et économiste, j’établis au mieux les chiffres. Sinon, on laisse le champ libre à Le Pen qui dit que ces gens nous coûtent cher, ce qui est radicalement faux ».

1,5 milliard de cotisations versées à l'Etat

Et de donner un exemple d’actualité : les retraites. «La plupart des étrangers payent leurs annuités alors qu’ils ne toucheront pas ou très peu leur retraite, explique encore Hervé le Bras. L’Etat y gagne.» Et pas qu’un peu. L’association Droits devant !! a, elle aussi, sorti sa calculatrice : 300 000 travailleurs sans papiers vivant en France et gagnant en moyenne le Smic versent chaque année dans les caisses de l’Etat 1,5 milliard d’euros pour les retraites et les Assedic. Des cotisations dont les travailleurs sans papiers ne verront jamais la couleur… « Il faut multiplier ce chiffre par le nombre d’années depuis 1974, début de la surexploitation des sans papiers, souligne Jean-Claude Amara de Droits devant !!. On arrive à un chiffre colossal ! Quand on entend Besson dire que l’immigration coûte cher, on a envie de rire…»

Si le ministre de l’Immigration souhaite, comme il le dit, mettre « tous les chiffres sur la table », il devra aussi compter sur les bénéfices conséquents apportés par l’immigration irrégulière à la France. Le débat est lancé.

Publié dans l'Humanité du 27 avril 2010