Sur un air d'opéra...
Par Marie Barbier le vendredi 4 juin 2010, 08:30 - Travailleurs en lutte - Lien permanent
Des marches jonchées de couvertures, sacs de couchage et cartons. Ici des fraises écrasées ; là, des dizaines de croissants piétinés. Voilà tout ce qu’il restait hier, à 8 heures, du piquet de grève des travailleurs sans papiers place de la Bastille. Peu après sept heures du matin, gendarmes et policiers sont intervenus pour évacuer les grévistes, qui occupaient depuis une semaine les marches de l’opéra national de Paris pour réclamer des critères clairs de régularisation. D’après la préfecture, 160 sans-papiers ont été évacués, les soutiens présents évoquent entre 250 et 300 grévistes.
Quarante-trois personnes, grévistes et soutiens ont été interpellés. Hier, à l’heure où nous écrivions ces lignes, cinq restaient en garde-à-vue. Par ailleurs six personnes, blessées lors de l’intervention, ont été hospitalisées. La préfecture de police de Paris précise que deux gendarmes et un policier ont aussi été blessés. Et d’ajouter que l’opération s’est «bien passée» avec un usage de gaz lacrymogène après l’évacuation quand «les sans-papiers sont revenus à la charge». Une version à l’opposé des témoignages que nous avons pu recueillir.
Hier matin, les grévistes qui avaient échappé à l’arrestation oscillaient entre désespoir et colère. « On nous traite comme des chiens ! » crie l’un. Un autre : « Revendiquer un droit c’est pas un crime ! ». Après huit mois de mouvement l’impatience grandit de voir enfin une solution à ce conflit. Les négociations, commencées en mai, doivent aboutir à une rencontre dans les prochains jours entre les différents partenaires.
Dès lors, comment expliquer une telle opération de police en plein milieu de négociations ? Au ministère de l’Immigration, on précise qu’il s’agissait d’une opération de police pour laquelle le ministre n’a aucun pouvoir ni compétence. La préfecture de Paris assure que les forces de l’ordre sont intervenues sur réquisition du directeur adjoint de l’opéra Bastille. Selon ce dernier, l’occupation des marches de l’établissement «posait d’importantes questions, tant en termes de sécurité que de continuité du fonctionnement normal de l’Opéra national de Paris». Il parait toutefois étonnant que l’établissement ait attendu une semaine avant de faire cette demande, à moins que les autorités n’aient préféré attendre la fin du sommet france-Afrique auquel 50 chefs d’état se sont rendus à l’invitation de Nicolas Sarkozy. L’évacuation des travailleurs sans papiers n’auraient peut être pas été du goût de tous.
Hier soir, les grévistes étaient revenus place de la Bastille où ils comptaient passer la nuit. En fin d’après-midi, un rassemblement de protestation a réuni plusieurs centaines de personnes.
Témoignage :
Julien Moisan, Association Autre Monde.
« Les forces de l’ordre sont arrivés à 7h15 précises. Nous venions juste de finir le petit-déjeuner. Ils se sont déployés en cercle devant les marches où nous nous sommes tous assis. Il y a eu une première sommation : « Évacuez ou on fera usage de la force ». Une partie des gendarmes est ensuite partie. J’ai cru qu’ils avaient allégé les effectifs, mais pas du tout. Ils sont entrés dans l’opéra et c’est depuis l’intérieur qu’ils ont débloqués les portes, en haut des marches. On s’est donc retrouvé pris en tenaille, avec des gendarmes en haut et en bas des marches. Ils ont très vite chargé en faisant immédiatement usage des gaz lacrymogène, ce qui a créé un mouvement de foule. Ensuite, pendant vingt minutes ils ont procédé à des arrestations, une par une, avec quatre policiers par personne. C’était une scène hallucinante, une pure provocation avec l’utilisation des gaz lacrymogène pas du tout justifié. »