Elle reçoit donc dans une petite chambre, au fond du couloir lugubre d’un hôtel moderne et sans âme. Un grand lit, un petit bureau, une fenêtre qui donne sur une départementale de banlieue parisienne. Madalina-Maria Candoi a 25 ans, mais son corps marqué témoigne de la dureté de sa vie. Elle dit : « je suis Rom, pas Rom Rom ». Insiste : « Les Roms Roms portent des jupes longues », elle porte des pantalons et baragouine à peine le Romani, elle est donc juste Rom. Tendance moderne, pas traditionnelle. Madalina-Maria a grandit à coté de Bucarest dans un petit village où, dit-elle, il n’y a « pas de ressources, pas de travail ». A 21 ans, elle décide de venir chercher du travail à Paris avec son frère. Elle est enceinte, mais le père n’a pas voulu suivre. Immédiatement, elle se retrouve dans les bibonvilles de la région parisienne qui fleurissent pour les Roms : Créteil, Ivry puis Saint-Denis, depuis deux ans. Elle a connu les « baraques de cartons » sans eau ni électricité, éclairées à la bougie ; les réveils à l’aube par la police qui vous déloge ; la mendicité, ses deux enfants sous le bras. Son mari, le père de la petite Esmeralda, est en préventive à Fresnes depuis sept mois.

Madalina-Maria Candoi et ses enfants © Pierre PytkowiczAu milieu de ce marasme et du racisme ambiant qu’elle aborde à demi-mot, Madalina-Maria a croisé quelques Français bienveillants. Cet homme qui tenait une salle de sport près du campement de Créteil et leur permettait de tirer de l’eau, « Mme Malika » du Réseau éducation sans frontières (RESF) de Saint-Denis qui s’est battue pour empêcher son expulsion. Sans succès. L’administration demandait des preuves de la présence en France des enfants. Comment faire quand ils ne sont pas scolarisés, pas même vaccinés ? « Quand elle a été interpellée, ses enfants étaient chez son frère, raconte Malika Chemmah du RESF. Il y avait une méfiance de la communauté rom, comment leur faire comprendre qu’il faut des justificatifs ? Ce qui est évident pour nous ne l’est pas forcément pour tous. » Voyant que sa sœur va être expulsée, le frère renvoie, de lui-même, les deux enfants vers la Roumanie.

Expulsée à Bucarest, Madalina-Maria récupère ses enfants, reste une semaine chez ses parents avant de reprendre la route : trois jours de voiture vers Paris pour 100 euros raconte t-elle. « Son histoire est celle de tous les Roms, s’insurge Malika Chemmah. C’était à prévoir qu’elle revienne et c’est là toute l’absurdité... » Citoyens européens de seconde zone, les Roms ont un statut à part qui les prive de la libre circulation européenne. Après trois mois de présence en France, ils doivent justifier d’un travail, sans peine d’être renvoyés vers la Roumanie ou la Bulgarie à tout moment. Les expulsés gonflent les chiffres de reconduites à la frontière du ministère de l’Immigration avant de revenir quelques jours plus tard. Le mythe de Sisyphe version Union européenne...

Depuis son retour en France, Madalina-Maria a décidé de sortir de la spirale infernale. Fini les camps, les baraques, la mendicité et la police. « Elle veut entrer dans une phase de réinsertion, explique Malika Chemmah. Dès son retour, elle m’a appelé pour savoir comment elle pouvait scolariser ses enfants. Comme elle logée par le 115, elle est trimballée dans différents hôtels, ça risque d’être compliqué. Et elle ne pourra pas tenir longtemps comme ça... » En attendant, Madalina-Maria reste cloitrée dans sa chambre d'hôtel, terrorisée, dit-elle, à l'idée que la police puisse de nouveau l'expulser.

Article publié dans l'Humanité du 28 juillet 2010
Photos : Pierre Pytkowicz