Situé à une cinquantaine de kilomètres de Roissy, Beauvais accueille des réfugiés depuis longtemps. Mais, d’après les associations, la situation s’est dégradée depuis mars 2009, avec la mise en place de la régionalisation de l’accueil des demandeurs d’asile. Désormais, chaque migrant souhaitant déposer l’asile doit obligatoirement se rendre à Beauvais où se trouve la borne Eurodac, système européen de prise d’empreintes. Les passeurs l’ont bien compris, qui déposent les migrants juste devant la préfecture…

Le résultat ne s’est pas fait attendre : engorgement des structures d’accueil et, pour la première fois, des dizaines de demandeurs d’asile condamnés à dormir dehors. Hommes, femmes et enfants. « C’est un scandale que les droits humains soient bafoués par la seule volonté de vouloir les ficher, tonne Jean-Michel Bavard, porte-parole de l’association Migrants solidarité. Ce qui se passe aujourd’hui était prévisible. Leur raisonnement est de dire : « Si on accueille bien les gens, ça va faire appel d’air. Donc on va les traiter comme des chiens et ils ne viendront pas ». C’est totalement stupide et le résultat est que Beauvais devient un mini-Sangatte. »

« On s’est retrouvé complètement désemparés »

Inacceptable pour nombre de Beauvaisiens, qui ont lancé la fronde : occupation de la mairie, manifestation, pétitions. Rappelant à qui veut bien l’entendre que le logement des demandeurs d’asile est une obligation de l’Etat. Quelques familles sont logées par le centre de solidarité d’Emmaüs, avant d’être remises sur le trottoir le 15 mars, à la fin de la trêve hivernale. Sous le pont de Paris, dans le centre ville de Beauvais, les familles n’ont souvent qu’un simple duvet pour les protéger du froid du bitume. Début juin, tout s'accélère : « On a vu arriver à notre permanence quatre familles, se souvient Marie-Rose Monteil, de l’association Solidarité migrants. Une Nigériane enceinte de six mois avec deux enfants, un couple de chinois avec une petite fille, etc. Il pleuvait, il faisait froid, on s’est retrouvé complètement désemparés. » Mairie et hôpital refusent de loger les familles. Incapables de les laisser dormir sur le trottoir, les militants vont les loger pendant plusieurs semaines.

Face aux carences de l’Etat, la solidarité s’organise. Emmaüs ne distribue pas de repas le week-end ? Florence, restauratrice, fournit des repas chauds, trois soirs par semaines. Depuis cinq mois, elle héberge aussi un demandeur d’asile camerounais dans le studio de son fils. Consciente de faire le travail du préfet, mais ne pouvant se résoudre à laisser dormir dehors un homme qui a fui la torture. «Je suis petite-fille de communiste», glisse t-elle en guise d’explication.

Dernière solution trouvée par les associations pour forcer le préfet à prendre en compte cette situation : s’installer dans le camping municipal. Les demandeurs d’asile peuvent ainsi dormir en sécurité et bénéficier de douches et de toilettes qui leur manquer cruellement. Prix de l’opération : environ 100 euros par nuit. Les associations ont écrit au préfet, pour lui demander de payer l’addition. « On n’est pas là pour se substituer à l’Etat, explique Jean-Michel Bavard. Même si on avait les deniers de Mme Bettencourt, ca ne serait pas à nous de payer ! »

Contactée, la préfecture n’a pas souhaitée répondre à nos questions. A la mairie (UMP), on répond qu’« aucune demande officielle de dispense de paiement » n’a été reçue et on rappelle que la durée d’installation dans le camping ne peut excéder six semaines d’affilée. Mi-août, les demandeurs d’asile devront donc lever le camp.

Fidelis Debaneria, au camping de Beauvais ©Pierre Pytkowicz

Short à fleurs et débardeur blanc, Fidelis Debaneria ressemble à un touriste au milieu de ce camping. Pourtant sa migration est tout sauf voulue. Opposant politique au Nigéria, il affirme avoir échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, vu son chauffeur se faire tuer et sa maison brûler avant de prendre le large. A l’intérieur de sa tente : aucun bagage. « Je n’ai que ma bible et mes lunettes pour la lire. Dans mon pays, je suis chef traditionnel et aujourd’hui, regardez où je vis. » Arrivé il y a quelques jours en France, il a déposé une demande d’asile, aimerait prendre des cours de français et refaire sa vie ici.

Article en partie paru dans l'Humanité du 12 juillet 2010
Photos : Pierre Pytkowicz