Camaïeu, Naf-Naf, Etam

Comme ce lundi 27 février, à la cinémathèque de Paris. Des cinéastes sont venus présenter leur « film manifeste » pour la régularisation des sans papiers. Aux côtés de Laurent Cantet, Tonie Marchall et Mathieu Amalric, Feng prend la parole. Un public médusé l’écoute raconter l’histoire de ces centaines de chinois sans papiers sortis de la clandestinité pour entrer dans la lutte : « Nous travaillons dans la restauration, l’aide à domicile, la confection pour des marques comme Camaïeu, Naf-Naf, Etam. Ne pas avoir de papiers, c’est trop dur pour tout le monde, c’est pour ça qu’on a besoin que vous nous souteniez ».

Dans la famille Yang, l’exil est presque une tradition. Les deux frères de Feng sont partis avant elle. L’un pour le Canada, l’autre pour la Nouvelle-Zélande. Les parents vont bientôt rejoindre l’aîné. « On ne part pas pour des raisons politiques, explique t-elle. Je suis venue ici pour gagner un peu d’argent. » Originaire de Guangzhou (Canton), dans le Sud de la Chine, Feng a étudié l’anglais avant de trouver un poste de professeur remplaçante. Mais son maigre salaire ne suffit pas pour élever son petit garçon, né en 2000. Elle décide de partir et choisit Paris, pas pour la butte Montmartre ou la Tour Eiffel, mais pour le prix du visa : 3000 euros, beaucoup moins cher que celui pour les Etats-Unis qui atteint la somme astronomique de 15 000 euros.

Elle était à mille lieux d’imaginer ce qui l’attendait ici. Feng pense partir pour « cinq ans maximum » avant de revenir les bras chargés de cadeaux. La vie à Paris est tout autre… Arrivée avec un visa touristique en juin 2004, la jeune femme se retrouve rapidement sans papiers. Un restaurateur chinois l’embauche, au noir. Elle travaille six jours sur sept, dix heures par jour pour 1000 euros par mois. Deux ans de galère avant de changer de patron. Un meilleur salaire, de meilleurs horaires et une conception bien particulière du conflit social... « C’est mon patron qui m’a envoyé en grève, assure Feng, même pas étonnée du paradoxe: « il nous a dit qu’il voulait nous régulariser, a appelé la CGT pour demander comment on pouvait faire. On a lancé la grève, il nous soutient beaucoup. »

Sites communautaires

Le 23 octobre 2009, vingt-six sans papiers chinois occupaient le siège du Medef en Seine-Saint-Denis. Rapidement évacués par les forces de l’ordre, ils investissent, le même jour, l’organisme paritaire de l’hôtellerie, la Fafih. Par le biais des sites communautaires, Feng informe les Chinois vivant en France du mouvement de grève : 700 travailleurs les rejoignent. Mais le 29 décembre, ils sont à nouveau évacués. Depuis, les grévistes chinois n’ont plus de piquet de grève, la lutte s’étiole… « Certain ont repris le boulot, mais pas beaucoup, assure Feng. Il faut bien qu’ils nourrissent leur famille». Elle, avec d’autres délégués du mouvement, occupe un bureau au siège de la CGT, à Montreuil, où elle tente de récupérer les indispensables promesses d’embauche auprès des employeurs.

Son petit garçon de dix ans lui manque. « Il est très intelligent, dit-elle fièrement. Plus que mon mari ». Lui ne comprends pas la lutte dans laquelle Feng s’est jetée. Il s’inquiète, l’appelle en lui demandant d’arrêter. « Il me dit que c’est dangereux de faire la grève, je lui ai expliqué que ce n’est pas pareil ici qu’en Chine. Il ne comprend pas ». Elle secoue la tête, déçue. Ajoute que « c’est très dur pour une femme d’être seule ici et sans papiers ».

Aujourd’hui, le retour est inenvisageable pour Feng, qui est bien décidé à faire de ce pays, qui l’a si mal accueilli, sa deuxième patrie. En Chine, elle assure qu’elle est trop vieille (36 ans !) pour trouver du travail. Son mari galère pour 200 euros par mois. Elle s’est trop battue pour redescendre tout en bas de l’échelle.

Article paru dans le cahier spécial de l'Humanité du 8 mars 2010 à l'occcasion du centenaire de la journée internationale des femmes.