Patrons en prison, salariés licenciés
Par Marie Barbier le jeudi 4 février 2010, 08:00 - Travailleurs en lutte - Lien permanent
Barbe poivre et sel, bonnet vissé sur la tête, Kaba Tandia, 58 ans, tend un papier estampillé du logo de son entreprise, Seni. La violence des mots saute aux yeux : «Vous avez usurpé l’identité de la personne sous le nom duquel vous travaillez. En conséquence vous êtes convoquez à un entretien préalable en vue d’envisager à votre encontre une mesure pouvant aller jusqu’au licenciement». Pourtant, assure Kaba, c’est son employeur lui-même, sachant qu’il était en situation irrégulière, qui lui a demandé d’emprunter des «bons papiers»...
Une trentaine de salariés de l’entreprise de nettoyage Seni au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne) ont reçu la même lettre; ils étaient convoqués hier matin à des entretiens préalables. Élus, citoyens et comité de soutien s’étaient rassemblés devant l’entreprise pour les défendre. Car ces salariés font partis des quelque deux cents sans-papiers qui ont entamé un mouvement de grève et d’occupation, le 19 octobre dernier, pour obtenir leur régularisation. «Ils ont été choisi arbitrairement, pour faire un exemple » dénonce Caroline Aubry, de la CGT.
Gardes à vue
La victoire était pourtant proche pour les grévistes qui avaient signé, le 11 janvier dernier, un protocole d’accord. Le lendemain, à la surprise générale, deux dirigeants étaient placés en garde à vue, puis rapidement relâchés, le parquet de Créteil choisissant d’ouvrir une simple enquête préliminaire et non une information judiciaire. Le Canard enchaîné avait alors accusé le procureur de vouloir « enterrer » l’affaire pour « éviter que la découverte d’une armée de travailleurs sans papiers ne tourne à l’affaire d’État ».
Si chacun ici se félicite de la mise en garde à vue des patrons, on souligne aussi qu’elle n’est pas arrivée au meilleur moment, alors qu’un protocole d’accord venait d’être signé. Désormais, il semble que tout soit à reprendre de zéro...
Conditions de travail intolérables
Dernier revirement des dirigeants de Seni : ils ont annoncé hier qu’ils ne rempliraient que 160 promesses d’embauche (cerfa). Or selon la CGT, au moins 287 des 2300 salariés de l’entreprise seraient sans-papiers. « On refuse de s’arrêter à une liste » s’emporte Caroline Aubry qui prévoit d’ores et déjà un dépôt collectif de dossiers en préfecture, avec ou sans Cerfa. «On ira avec les fiches de paie et les feuilles d’impôts» lance la syndicaliste. Ce n’est pas ça qui manque. La majorité des grévistes travaillent depuis des années pour Seni, «dans des conditions intolérables» précise Ibrahima Traoré, conseiller municipal et président du comité de soutien.
Kaba Tandia opine du chef. Ce malien est arrivé en France en 1979 ! Depuis qu’il a perdu ses papiers en 1992, il vit illégalement sur le territoire français. Embauché en 2004 par Seni, il nettoie les HLM, 50 heures par semaine pour un salaire variant entre 800 et 1200 euros par mois.
Article paru dans l'Humanité du 4 février 2010
Commentaires
Bravo Marie pour cet excellent travail d'information
régulier sur les sans papiers Pierre Lafrance sans frontièriste