Trois ans après sa courte célébrité, Duygu est devenue une belle jeune femme intelligente et sûre d’elle même. Lycéenne en terminale scientifique à Paris, elle est retombée dans l’anonymat, mais pas dans la clandestinité. Certes, elle est toujours sans papiers, mais sans honte ni crainte. Elle raconte sa vie haut et fort, même à ses copains de classe : «Pour eux une carte d’identité, c’est comme un portable on ne peut pas vivre sans. Je leur montre que si». Elle poursuit : « J’ai crié au monde entier que j’étais sans-papiers, il ne s’est rien passé. Donc je continue, ça peut faire que du bien ».

Mourir de peur

Plus que le témoignage public, la rencontre avec les cinéastes a été essentielle dans cette prise de conscience. Duygu découvre que des « Français » ne sont pas d’accord avec la vie qu’on lui inflige, que « ça n’est pas normal ». « Je n’étais plus seule» dit-elle simplement. Au moment du tournage, Duygu vient de recevoir une obligation de quitter le territoire français. « On faisait tout pour ne pas attirer l’attention, se souvient-elle. Quand on croisait un policier, on faisait comme si tout allait bien alors qu’à l’intérieur alors qu’on mourait de peur ». Dix mois plus tôt, elle était expulsée d’Angleterre et débarquée sur le tarmac de Roissy en uniforme d’écolière londonienne, cartable sur le dos.

« Vous avez vu le film Welcome

Les parents de Duygu, communistes kurdes, ont fui la Turquie en 2004. Comment ont-ils traversé clandestinement l’Europe ? « Vous avez vu le film Welcome ? On a fait pareil… » Le réalisateur Philippe Lioret y racontait comment des migrants se cachent dans des camions. « On a vu la mort » dit-elle. Arrivés en France, la famille est placée en centre de rétention et rapidement expulsée vers la Turquie. Sauf que les parents refusent. Deux mois de prison. Duygu est placée par l’aide sociale à l’enfance. A leur sortie de prison, les Kaplan rejoignent l’Angleterre où ils resteront un an avant d’être renvoyés vers la France, premier pays où leur demande d’asile a été déposée. Mais où ils ne sont toujours pas les bienvenues : samu social, demande d’asile rejetée, la famille tombe dans la clandestinité et la pauvreté.

Il y a deux semaines, ses parents ont enfin reçu une lettre de l’Ofpra leur accordant le statut de réfugiés politiques. Dommage pour Duygu qui, majeure depuis août, ne profite pas de cette régularisation. «Je ne peux pas avancer, dit-elle. J’ai besoin de papiers pour mes études, pour ma vie».

Article publié dans l'Humanité du 23 février