Suite à votre appel, le ministre de l’Immigration Eric Besson s’est dit prêt à « héberger des jeunes afghans » et à leur « offrir une formation et une éducation ». Avez-vous gagné ?
Je me méfie des hommes politiques. Il y a toujours un décalage entre la parole et l’acte. Le ministre s‘est engagé à titre personnel. Il pourra toujours revenir sur ses engagements en disant que le gouvernement n’a pas voulu. On attend un engagement officiel pour les mineurs et que le ministre revienne sur ses déclarations concernant l’asile politique, puisqu’il considère que tous les Afghans n’en ont pas besoin. Je crois et je crains que ça ne soit que le début de la lutte…

Eric Besson a répété hier que ces migrants afghans restent à proximité des gares pour pouvoir passer en Angleterre. Vous parlez avec eux régulièrement, que vous disent-ils de leur souhait ?
Une partie veut passer en Angleterre, il ne faut pas le nier. Il y a plusieurs raisons à cela : la majorité de ces Afghans parlent anglais, c’est donc plus facile pour eux d’aller vivre là-bas. Deuxièmement, l’accueil qu’on leur réserve ici en France les effraie. Ils se disent que, même avec des papiers, ils n’ont pas d’avenir ici. Parmi tous ces jeunes, certains ont leur carte de séjour depuis trois ans, cinq ans et dorment toujours sous les ponts ! Ils ne sont pas logés dans un centre d’accueil. Donc ils se disent « même si on n’est accepté ici, où est-ce qu’on peut vivre ? » Que dire face à ces arguments ? A tout cela s’ajoutent les passeurs d’hommes, qui leur font croire au paradis terrestre en Angleterre.

Parallèlement à votre appel, le Comptoir général a ouvert ses portes aux Afghans afin qu’ils dorment au chaud. Que pensez-vous de cette initiative ?
Atiq Rahimi. Je leur dis bravo et au nom des Afghans je les remercie. Même si c’est pour une semaine, ce qu’ils font, c’est énorme. Ils prennent le risque d’être arrêtés, puisque protéger les sans-papiers est un délit. L’idée est que, d’ici la fin de la semaine, on essaye d’avoir d’autres solutions. Il y a deux aspects : chercher une solution immédiate et mettre la pression sur le gouvernement en s’adressant à trois ministères, celui du Logement, de l’Immigration et de la Jeunesse.

L’année dernière, vous-vous étiez prononcé contre les charters vers l’Afghanistan. En 2009, douze afghans ont été renvoyés et cette pratique semble se banaliser. Comment faire pour que l’opinion ne s’habitue pas ?
Il faut communiquer, faire comprendre aux gens. Le gouvernement nous dit que les soldats français ne sont pas là-bas pour faire la guerre, mais pour maintenir la paix, on joue sur les mots ! Il faut reconnaître qu’il y a bien une guerre et qu’elle n’est pas contre les Afghans. Tous les Afghans ne sont pas des Talibans et les tous les Talibans ne sont pas des Afghans. Un homme politique (Frédéric Lefebvre, NDLR) a dit que ces Afghans feraient bien de rentrer chez eux défendre leur pays. Ce discours est complètement aberrant. L’Afghanistan n’a pas besoin de soldats ! 80 000 jeunes afghans se battent aux côtés des Français. Deuxième chose : cette guerre n’est pas celle des Afghans, c’est celle du monde contre le terrorisme. L’armée mondiale est présente en Afghanistan pour se protéger et pas pour les beaux yeux des Afghans ! Les Afghans ont ouvert les bras aux soldats du monde entier, donné des territoires, des bâtiments et ici, la France ne peut pas accueillir 150 Afghans ?

Vous commencez votre appel par cette phrase : « Il y a eu certainement une époque où on appelait un immigré un homme ». Vous êtes arrivé en France en 1985, comment avez-vous été accueilli ?
C’était l’époque de la guerre froide et les Afghans qui se battaient contre l’union soviétique étaient les chouchous de l’occident. On était reçu d’une manière royale ! On était accueillis à l’aéroport, puis emmenés dans un centre d’accueil à Puteaux, où on restait trois semaines, soignés par des médecins. Ensuite on était envoyés, pendant six mois, dans d’autres centres pour se reposer et suivre des cours de français, le temps que notre situation soit régularisée. On ne peut pas dire que la France n’a pas de structure d’accueil, c’est faux ! La France sait très bien faire. Le problème, c’est le changement politique. Regardez Eric Besson avec son débat sur l’identité nationale, on se demande s’il ne suit pas les propositions du Front national. Je ne dis pas qu’il mène une politique d’extrême-droite, mais je me pose la question : vers quoi tout cela nous mène t-il ?

Vous n’êtes visiblement pas en faveur d’un devoir de réserve pour les prix Goncourt comme le demande le député Eric Raoult…
Atiq Rahimi. La France n’appartient pas à Eric Raoult ni à Eric besson. Ils sont là pour quelques années, pas plus. C’est la force de la démocratie : celui qui prend le pouvoir sait qu’il doit le laisser et qu’il va laisser des traces de ses paroles, de ses actes. La France a déjà prouvé sa capacité d’accueil et tous les mouvements intellectuels contre les dictateurs venaient de la France. La France s’est construite sur la base de pensées comme celles de Montesquieu, Diderot, Hugo, Zola, Sartre et tant d’autres !

Entretien paru dans l'Humanité du 12 janvier 2010

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