« La France n'appartient pas à Eric Besson »
Par Marie Barbier le mardi 12 janvier 2010, 08:00 - A Calais et Paris - Lien permanent
Horrifié par les
conditions dans lesquels quelque 150 Afghans campent sous les ponts de Paris,
alors que le thermostat descend jusqu’à moins 10°C la nuit, Atiq Rahimi a
lancé, la semaine dernière, un appel pour réclamer
des solutions d’hébergement urgentes pour ces réfugiés, dont plusieurs sont
mineurs. Près d’un millier de personnes ont déjà signé ce texte (1). Dimanche
soir, des centaines de personnes se sont rassemblées à l’appel d’Emmaüs et des
Enfants de Don Quichotte
pour lancer une semaine de mobilisation. Pour l’instant, les migrants ont
trouvé refuge dans un lieu privé (lire ci-contre) et après ? La lutte ne
fait que commencer, nous dit Atiq rahimi, pas vraiment en faveur d’un devoir de
réserve pour les Prix Goncourt...
Suite à votre appel, le ministre de l’Immigration Eric Besson s’est
dit prêt à « héberger des jeunes afghans » et à leur « offrir
une formation et une éducation ». Avez-vous gagné ?
Je me méfie des hommes politiques. Il y a toujours un décalage entre la parole
et l’acte. Le ministre s‘est engagé à titre personnel. Il pourra toujours
revenir sur ses engagements en disant que le gouvernement n’a pas voulu. On
attend un engagement officiel pour les mineurs et que le ministre revienne sur
ses déclarations concernant l’asile politique, puisqu’il considère que tous les
Afghans n’en ont pas besoin. Je crois et je crains que ça ne soit que le début
de la lutte…
Eric Besson a répété hier que ces migrants afghans restent à proximité
des gares pour pouvoir passer en Angleterre. Vous parlez avec eux
régulièrement, que vous disent-ils de leur souhait ?
Une partie veut passer en Angleterre, il ne faut pas le nier. Il y a plusieurs
raisons à cela : la majorité de ces Afghans parlent anglais, c’est donc
plus facile pour eux d’aller vivre là-bas. Deuxièmement, l’accueil qu’on leur
réserve ici en France les effraie. Ils se disent que, même avec des papiers,
ils n’ont pas d’avenir ici. Parmi tous ces jeunes, certains ont leur carte de
séjour depuis trois ans, cinq ans et dorment toujours sous les ponts ! Ils
ne sont pas logés dans un centre d’accueil. Donc ils se disent « même si
on n’est accepté ici, où est-ce qu’on peut vivre ? » Que dire face à ces
arguments ? A tout cela s’ajoutent les passeurs d’hommes, qui leur font
croire au paradis terrestre en Angleterre.
Parallèlement à votre appel, le Comptoir général a ouvert ses portes
aux Afghans afin qu’ils dorment au chaud. Que pensez-vous de cette initiative
?
Atiq Rahimi. Je leur dis bravo et au nom des Afghans je les remercie. Même si
c’est pour une semaine, ce qu’ils font, c’est énorme. Ils prennent le risque
d’être arrêtés, puisque protéger les sans-papiers est un délit. L’idée est que,
d’ici la fin de la semaine, on essaye d’avoir d’autres solutions. Il y a deux
aspects : chercher une solution immédiate et mettre la pression sur le
gouvernement en s’adressant à trois ministères, celui du Logement, de
l’Immigration et de la Jeunesse.
L’année dernière, vous-vous étiez prononcé contre les charters vers
l’Afghanistan. En 2009, douze afghans ont été renvoyés et cette pratique semble
se banaliser. Comment faire pour que l’opinion ne s’habitue pas
?
Il faut communiquer, faire comprendre aux gens. Le gouvernement nous dit que
les soldats français ne sont pas là-bas pour faire la guerre, mais pour
maintenir la paix, on joue sur les mots ! Il faut reconnaître qu’il y a
bien une guerre et qu’elle n’est pas contre les Afghans. Tous les Afghans ne
sont pas des Talibans et les tous les Talibans ne sont pas des Afghans. Un
homme politique (Frédéric Lefebvre, NDLR) a dit que ces Afghans feraient bien
de rentrer chez eux défendre leur pays. Ce discours est complètement aberrant.
L’Afghanistan n’a pas besoin de soldats ! 80 000 jeunes afghans se battent
aux côtés des Français. Deuxième chose : cette guerre n’est pas celle des
Afghans, c’est celle du monde contre le terrorisme. L’armée mondiale est
présente en Afghanistan pour se protéger et pas pour les beaux yeux des
Afghans ! Les Afghans ont ouvert les bras aux soldats du monde entier,
donné des territoires, des bâtiments et ici, la France ne peut pas accueillir
150 Afghans ?
Vous commencez votre appel par cette phrase : « Il y a eu
certainement une époque où on appelait un immigré un homme ». Vous êtes arrivé
en France en 1985, comment avez-vous été accueilli ?
C’était l’époque de la guerre froide et les Afghans qui se battaient contre
l’union soviétique étaient les chouchous de l’occident. On était reçu d’une
manière royale ! On était accueillis à l’aéroport, puis emmenés dans un
centre d’accueil à Puteaux, où on restait trois semaines, soignés par des
médecins. Ensuite on était envoyés, pendant six mois, dans d’autres centres
pour se reposer et suivre des cours de français, le temps que notre situation
soit régularisée. On ne peut pas dire que la France n’a pas de structure
d’accueil, c’est faux ! La France sait très bien faire. Le problème, c’est
le changement politique. Regardez Eric Besson avec son débat sur l’identité
nationale, on se demande s’il ne suit pas les propositions du Front national.
Je ne dis pas qu’il mène une politique d’extrême-droite, mais je me pose la
question : vers quoi tout cela nous mène t-il ?
Vous n’êtes visiblement pas en faveur d’un devoir de réserve pour les
prix Goncourt comme le demande le député Eric Raoult…
Atiq Rahimi. La France n’appartient pas à Eric Raoult ni à Eric besson. Ils
sont là pour quelques années, pas plus. C’est la force de la démocratie :
celui qui prend le pouvoir sait qu’il doit le laisser et qu’il va laisser des
traces de ses paroles, de ses actes. La France a déjà prouvé sa capacité
d’accueil et tous les mouvements intellectuels contre les dictateurs venaient
de la France. La France s’est construite sur la base de pensées comme celles de
Montesquieu, Diderot, Hugo, Zola, Sartre et tant d’autres !
Entretien paru dans l'Humanité du 12 janvier 2010
Lire aussi :
« Il a fallu les convaincre un par un pour qu'ils viennent »
L’appel du prix Goncourt Atiq Rahimi pour les Afghans de Paris
Commentaires
Je n'aurai qu'un mot : bravo !