Pourquoi vouloir « créer de la réflexion » sur la condition des sans-papiers ?

Parce que se sont les plus faibles des plus faibles. Il y a eu un moment dans l’histoire de France où vous ne pouviez être roi que si vous étiez de sang bleu. Aujourd’hui, les Français se considèrent de sang bleu, comme si ça allait de soit qu’ils mangent à leur faim, boivent de l’eau potable, aillent à l’école et ne subissent pas de guerre. J’aurais très bien pu naître à Kigali ou Grozny, rien ne s’y oppose. J’ai des privilèges tellement incroyables au regard de l’histoire de l’humanité que ça me donne des devoirs à hauteur de ces privilèges. Celui qui est né à Kigali est mon frère en humanité. L’idée même de frontières m’est totalement étrangère.

Etes-vous favorable à la régularisation de tous les sans-papiers ?

Romain Goupil. Je suis pour la régularisation de tous ceux qui en font la demande. Je ne demande pas la nationalité française pour tous, mais qu’ils soient régularisés pour consommer, cotiser, travailler et ne soient plus la proie des marchands de sommeil et des proxénètes. La droite est bête. Il y a quelque chose d’incohérent dans sa politique et je crois que cette incohérence vient d’un corpus idéologique bien plus terrible que ce qu’on imagine. Quand j’écoute Besson c’est le clone parfait de Chevènement, il est souverainiste, contre l’Europe et pour l’idée de la nation française et de l’identité nationale. La plus mauvaise part de Sarkozy, c’est Besson, c’est le socialisme.

La défense des sans-papiers est-elle un combat de gauche ?

Oui, bien sûr. Ca va avec mon idée de la gauche : un monde commun, où l’on vit ensemble et protège les plus faibles. Le contraire de l’idéologie de droite. Quand Tapie et Sarkozy disent « Que le meilleur gagne », c’est pour écrabouiller l’autre, en décrypté ça veut dire : « Que le plus pauvre crève ». Aujourd’hui, le gouvernement séduit l’extrême droite avec le débat sur l’identité nationale et des effets d’annonce : revendiquer à la télé les quotas d’expulsion est une aberration. Je ne comprends pas que ça ne fasse pas plus de scandale. Fixer un chiffre à l’avance signifie que vous faites abstraction du droit, des avocats, de la défense. Ca me révolte.

Vous faites aussi parti du Club de l’observatoire qui se dit néo-conservateur, où vous situez-vous ?

Je me sens proche de Cohn-Bendit, depuis très longtemps. Je me suis associé au Club de l’observatoire au moment de l’intervention en Irak. C’était un rassemblement qui ne valait que pour soutenir, observer et expliquer en quoi l’intervention nous semblait nécessaire. Je suis idéaliste, je pensais qu’on irait défendre le peuple irakien d’une seule voix. On était trois malheureux et les insultes continuent, regardez sur internet. J’ai retrouvé le même sentiment qu’en 67 quand je me suis fait virer du lycée, je me suis retrouvé complètement isolé.

Beaucoup de cinéastes utilisent la fiction pour parler d’immigration et paradoxalement ce sujet est quasi absent des médias. Comment expliquez-vous ce décalage ?

C’est comme si les artistes, par leur sensibilité sentaient quelque chose de fondamentalement injuste avec cette histoire de frontières. Ils sont comme des vigies. Quant aux Français de sang bleu et leurs médias qui les représentent, ils pensent que les immigrés viennent manger le pain des français, tout cela est absurde et immonde. C’est fondamentalement raciste. Les médias ont un contrat intime, s’ils veulent continuer à être lu. Sans ça, ils deviennent comme l’Humanité, marginal.

Dans « Les mains libres », vous filmez des enfants qui entrent en résistance. Est-ce parce que vous ne croyez plus à l’engagement des adultes ?

Je me suis retrouvé à des dîners avec des copains à essayer de leur dire « Vous vous rendez compte ce que ça veut dire les quotas d’expulsion ? », et non, ils ne se rendaient pas compte, comme si tout le travail sémantique utilisé par le gouvernement depuis trois ans avait marqué des points. Ca m’a heurté. Ecoeuré, indigné, j’ai décidé de situer le film en 2067, dans 60 ans peut-être qu’on se rendra compte de ce qui s’est passé d’immonde dans ce pays, avec des lois d’exceptions, une politique d’exclusion, de peur, de traque. Donc je suis désabusé, mais optimiste : en 2067 on se rendre compte. Et les enfants seront vivants. Ces enfants là ne dénoncent pas, protègent les plus faibles et ne comprennent rien des explications des adultes. J’ai beaucoup de mal à expliquer à mes propres enfants pourquoi des gens sont allongés dans la rue, c’est injuste, c’est tout. Les mômes rêvent, ils sont idéalistes, un peu proches de ce que je suis.

Cette interview a été en partie publiée dans l'Humanité du 26 juin 2010, dans le cadre d'un dossier : "Sans-papiers, pourquoi les artistes s'engagent ?"