Une famille déchirée...

L’idée avait été lancée par un ami. Comme une blague. « Et pourquoi pas une comédie musicale ? ». Hugo Chesnard l’avait reprise à la volée, emballé. Nous sommes en 2008. Depuis deux ans, ce jeune régisseur dans le cinéma, travaille en vain sur un scénario de film. Trop dur à raconter, trop violent, trop noir…

L’histoire est celle de Souleymane Bagayogo, vigile malien sans-papiers, violemment expulsé alors qu’il vient de porter plainte aux Prud’hommes contre son patron. En France, où il habite depuis cinq ans, il laisse sa femme et une petite fille. « J’ai découvert cette histoire en lisant l’Humanité, raconte le réalisateur. J’ai d’abord écrit une version réaliste : une famille déchirée, du sang et des larmes à chaque page. Grâce à la comédie musicale, j’ai pu quitter le pathos pour m’amuser avec la caricature. » Les musiques entraînantes de Serge Balu (ancien de la compagnie Jolie Môme), sont mises en chorégraphie par George Momboye, qui mélange superbement danses africaines et contemporaines.

©Butterfly productions Au milieu de cette opérette sociale, Souleymane (excellent Ricky Tribord) apparaît comme un Spartacus des temps modernes, conduisant ses camarades vers la lutte collective. « L’histoire n’est pas seulement celle de Souleymane, précise Hugo Chesnard. Chacun des 30 000 sans-papiers expulsés tous les ans peut s’y reconnaître. » Le réalisateur interpelle directement le spectateur et questionne le libre arbitre dans une époque troublée. « Qui a raison, qui a tort ? » interroge-t-il en guise d’épilogue. Loin de tout manichéisme, ce court-métrage utilise la poésie pour parler de la complexité d’un monde où les flics qui expulsent auraient préféré être peintres…

Spectaculaire happy-end

L’histoire aurait pu en rester là. Mais la réalité a rattrapé la fiction et c’est désormais un spectaculaire happy-end que raconte aussi ce film. Trois jours avant le début du tournage, c’est en lisant un mail qu’Hugo Chesnard apprend la nouvelle : Souleymane Bagayogo vient d’obtenir un visa pour revenir en France et participer au procès prud’hommal contre son patron.

C’est donc en héros que Souleymane atterrit sur le tarmac de Roissy le 2 juin 2008, près de deux ans après son expulsion. Ce retour est le résultat de deux ans de combat et de solidarité continue, autour de son « parrain », le syndicaliste CGT Thierry Dumez, et de sa « marraine », l’élue communiste Eliane Assassi. « J’ai été maltraité, c’était violent, mais le soutien de ces Français m’a fait du bien, dit aujourd’hui Souleymane. Je me disais ‘Je ne suis pas seul’. » Quelques semaines après son retour, l’ex-vigile gagne aux prud’hommes contre son ancien employeur. Un peu plus tard, il obtient même sa régularisation. Aujourd’hui, ce quadragénaire vit en France avec sa femme et ses trois enfants. Fidèle à ses engagements, il travaille pour la CGT de Seine-Saint-Denis.

Expulser Sarkozy !

Parallèlement, le court-métrage d’Hugo Chesnard commence à avoir sa petite notoriété dans les festivals. Il a obtenu le prix à Clermont-Ferrand, la Mecque du court-métrage. Et a été sélectionné dans la catégorie meilleur court-métrage aux Césars qui seront décernés vendredi. « Ce serait génial que ce film gagne !, s’enthousiasme Souleymane. Ca montrerait aux sans-papiers qu’il faut toujours se battre. » A quelques semaines de la Présidentielle, le César du meilleur court-métrage pour La France qui se lève tôt aurait, à n’en pas douter, une portée symbolique non négligeable…

Diffusé en octobre sur Arte, le film devrait être reprogrammé début mai, quelques jours avant le second tour. Hugo Chesnard se prend à rêver qu’il influe sur le scrutin pour que, « symboliquement, Souleymane prenne sa revanche et expulse Sarkozy à son tour… ».

Article publié dans l'Humanité du 22 février 2012