Les maux de la rétention
Par Marie Barbier le mardi 13 décembre 2011, 09:00 - Enfermement - Lien permanent
Chaque année plus de 30
000 hommes, femmes et enfants sont enfermés, en France, dans les centres de
rétention administrative (CRA), antichambres de l’expulsion. Alors que les cinq
associations présentes dans ces lieux interdits aux journalistes rendent public
ce matin leur premier rapport annuel, nous sommes allés à la rencontre
d’ex-retenus. Ils racontent la vie quotidienne derrière les barbelés et les
traumatismes d’une telle politique.
Depuis qu’il est sorti de rétention, Théo (1), cinq ans, « n’est plus le même ». Il se met dans des colères noires, refuse de dormir la porte fermée, ne supporte plus les alarmes et sursaute au moindre bruit. Théo a été enfermé cinq jours au centre de rétention de Saint-Jacques de la Lande, près de Rennes. Depuis 2005, les CRA sont les seuls lieux en France où des mineurs de moins de 13 ans peuvent être privés de liberté. Les dix centres habilités à recevoir des familles sont équipés d’aires de jeux, de tables à langer et autres espaces de puériculture. Manque de chance pour Théo, le toboggan était hors service pendant les cinq jours où il resté enfermé. Des amis ont pu lui apporter quelques jouets, mais pas de bonbons, confisqués à l’entrée.
A 41 ans, Henri Murden, alias Sandy, n’a pas vécu la rétention de la même manière que le petit Théo. Mais ce vidéaste-écrivain est sorti pour le moins ébranlé du centre de Vincennes, en novembre dernier. En 2007 déjà, arrêté alors qu’il se rendait au festival Visa pour l’image de Perpignan, il était resté 31 jours au CRA de Sète puis de Rivesaltes, tristement célèbre pour avoir « accueilli » réfugiés espagnols, juifs, puis harkis. Sandy a quitté son pays natal, l’île Maurice, à 23 ans, pour étudier le cinéma à la Sorbonne. Il y a une dizaine d’années, il s’est installé dans le squat le plus célèbre de la capitale, le 59, rue de Rivoli. Il y a son atelier d’artiste, un foutraque de fer et de plastique récupérés qui lui vaut le surnom de « jardinier du 59 ». Sur son expérience en rétention, ce polyglotte - il parle plus de neuf langues ! - dit d’une voix blanche : « Une fois dedans, vous risquez de vous oublier ».
Retour en Bretagne. La famille de Théo, des réfugiés arméniens, s’est installée dans une petite ville d’Ille-et-vilaine il y a quatre ans. Les parents travaillent, les enfants vont à l’école. Mais en mars 2011, le couperet tombe : déboutée du droit d’asile, la famille reçoit une obligation de quitter le territoire français. La grande sœur de Théo, âgée de onze ans, perd le sommeil de crainte de voir débarquer la police. La maman décide de quitter le domicile avec ses deux filles. Théo est donc arrêté seul avec son père. « Au début, il s’amusait de voir des vrais policiers avec des ‘pistols’ comme il dit et des gyrophares, raconte Sandra, une amie de la famille. Mais une fois dans le centre, il a refusé de manger et de dormir sans sa mère. » Relâchés cinq jours plus tard, le père et le fils sont laissés sur le trottoir devant le centre, à 60 km de leur domicile, avec un sac poubelle pour tout bagage.
Dans la zone pour adultes du centre de Vincennes où il a été enfermé en novembre, Sandy a été témoin du pire de la rétention. Un centre plein à craquer, des retenus sur les nerfs et un encadrement inexistant. Sandy est agressé deux fois ; volé aussi : cigarettes, nourriture, etc. « Les retenus n’ont aucune d’intimité, raconte-t-il. Les portes ne se ferment pas à clefs, ni les toilettes, ni les douches, ni les chambres. » Les médicaments pour dormir, prescrits par la pharmacie, sont écrasés et fumés. « Les gens sont dans un état second, ils rentrent dans votre chambre à 4 heures du matin, en pleine crise. »
Tous ces traumatismes, pour quels résultats ? Théo, son père et Sandy vivent toujours en France, toujours aussi convaincus que leur vie est ici. En 2005, un rapport de la Cour des comptes évaluait à 85 euros par jour et par retenu le coût de cet enfermement. Sans compter le prix humain d’une telle politique, dont les ravages sont incalculables…
Article publié dans l'Humanité du 13 décembre 2012
Photo : Francine Bajande
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associations