Que vous ont–ils raconté ?

Ce sont des ouvriers qualifiés, victimes de la crise économique en Bulgarie. J’ai été frappé par cette culture ouvrière, moi-même j’ai travaillé dix ans à l’usine et je retrouvais là des compagnons d’ateliers. Ils font partie d’une minorité turque en Bulgarie où ils sont victimes de discriminations. J’ai été sidéré de voir qu’ils avaient le droit au séjour en tant qu’européens. L’Europe est complètement hypocrite : ils ont le droit de passer les frontières, mais pas le droit au travail. De fait, ils se retrouvent clandestins, taillables et corvéables à merci. L’Europe fabrique sciemment une classe ouvrière surexploitée, sans droits… Ils disent sans arrêt qu’ils ne sont ni des voleurs, ni des bandits, parce qu’on leur colle cette image. Un bel homme, très révolté, m’a raconté son désarroi d’aller manger aux restos du cœur sans pouvoir envoyer d’argent à son fils qui crève de faim au pays. J’ai filmé pour témoigner que ces gens qu’on voit au loin dans leur cabane sont tout simplement des travailleurs pauvres.

A tout cela, s’ajoutent les violences policières…

Ce qu’ils racontent tous, mais que je n’ai pas pu filmer, ce sont les policiers qui piétinent leur passeport et leur envoient du gaz lacrymo. Ils le vivent comme une humiliation : « En tant que bulgares on est Européens, comment la police de la France peut-elle avoir le droit de faire ça ? » disent-ils. Des riverains m’ont raconté qu’ils les voient souvent, alignés sur le mur les mains en l’air. L’un m’a raconté qu’un jour ils les avaient vu couchés au sol, pendant que les policiers les fouillaient. Apparemment ces violences sont apparues il y a un an, avec l’arrivée du nouveau patron de Batkor. Ca fait des années que ça se fait à Batkor et dans tous les lieux où il y a des travaux publics en région parisienne, je ne vois pas en quoi ça le gène. Les vigiles ne mettent pas les muselières aux chiens, c’est inadmissible.

Que faire ?

D’abord, il faut que les violences policières cessent. C'est inadmissible que des contrôles d’identité s’accompagnent d’insultes, d’humiliations et de gaz. Deuxièmement, ils sont menacés d’expulsion. Des solutions humaines avec relogement doivent être trouvées. Un certain nombre vivent dans des véhicules, c’est terrible. Ils sont garés le long de la nationale 3, et vont chercher du boulot la journée.

(1) « 93, la belle rebelle » sera diffusé sur Arte.

Une partie de cet entretien a été publié dans l'Humanité du 31 mars 2010