
Depuis un mois, l’arrivée de 8 000 Tunisiens sur les côtes italiennes déchaîne
les commentaires. Des plus catastrophistes - « flux migratoires
incontrôlables », selon Nicolas Sarkozy - aux plus ignobles, la députée UMP
Chantal Brunel proposant de les « remettre dans des bateaux ».
Aujourd’hui, c’est au tour de la patronne du Front National, Marine Le Pen,
d’instrumentaliser ces arrivées en se rendant sur l’île de Lampedusa. Face à ce
déferlement politique et médiatique, le Réseau euro-méditerranéen des droits de
l'Homme a diligenté une mission d’enquête pour étudier ce phénomène. Du 19 au
26 février, plusieurs associations françaises et tunisiennes se sont rendues en
Tunisie et en Italie. Claire Rodier, de Migreurop, faisait partie de ces
observateurs. De Zarzis à Lampedusa, elle raconte les raisons du départ des
jeunes Tunisiens, les traversées tragiques et la difficile arrivée dans une
Europe terrorisée par le mythe de « l’invasion ».
Que pensez-vous de la controverse européenne autour des questions
migratoires ?
Claire Rodier. Nous assistons à une surenchère du rejet qui pose la question
de notre rapport à la liberté des autres. Il faut savoir ce qu’on veut :
est-ce qu’on préfère la démocratie, synonyme de mobilité, ou des régimes
autoritaires qui interdisent à leurs ressortissants de partir ? Le besoin
d’émancipation passe aussi par la traversée des frontières, mais la Tunisie ne
va pas se vider ! Il est consternant de comparer la frilosité de l’Europe
pour ces 8 000 personnes arrivées en Italie et son silence total sur la
situation en Tunisie, où c’est par dizaine de milliers que les migrants
arrivent de Libye. Sans être équipé, ce pays fait ce qu’il peut pour absorber
les besoins du moment. Face à ces jeunes assoiffés de liberté, la seule réponse
de l’Europe est de les traiter en agresseurs qu’il faut repousser. Cette
mission a mis en lumière une vision extrêmement eurocentrée de la Méditerranée.
Considérée comme une barrière ici, elle est vue comme un espace de partage du
côté tunisien.